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Interview exclusive

Tête à tête avec l’écrivain togolais Kangni Alem

Quinze (15) minutes que nous attendîmes sous sa véranda et l’impatience commença par nous gagner. Soudain, un bruit retenti, celui de la porte du salon. Nous aperçûmes un grand homme, calme, serein et très souriant. C’était Kangni Alem.

Kangni Alem est un auteur que l’on ne présente plus. Mais, pour ceux qui prennent connaissance de ce nom pour la première fois, sachez que c’est un écrivain, un traducteur et un dramaturge dont la plume a été primée à plusieurs reprises.

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C’est dans sa bibliothèque rangée avec beaucoup de soin composée d’une pléthore de romans catégories confondues avec une dominance de romans américains qu’il fini par nous installer. « Je ne sais pas mais j’ai un penchant pour les auteurs américains », glisse-t-il à notre endroit. Ouf ! On pourra enfin découvrir cet homme qui ne cesse d’écrire les belles pages de la littérature togolaise au-delà de nos frontières.

Dans cette interview que nous vous invitons à lire très attentivement, Kangni Alem ligne après ligne nous introduit dans son monde, parle de sa passion pour l’écriture et nous retrace son impressionnant parcours… On peut donc commencer.

Ocean’s News : Kangni Alem, rien qu’à entendre ce nom, il inspire plus d’un de par votre savoir-faire, votre parcours et tout ce que vous ne cessez de réaliser. Mais il est parfois difficile de dire avec exactitude qui vous êtes. Et si justement on commençait cette interview par éclairer la lanterne de nos lecteurs sur ce sujet. Comment pouvons-nous vous définir ?

Kangni Alem : C’est un joli paradoxe que cela, on me connaît sans me connaître, et puisqu’on ne se connait mieux que soi-même, la parole essentielle doit venir de soi. Je suis écrivain et universitaire, écrivain togolais cosmopolite  je dirais, et professeur de théâtre et de littérature comparée à l’Université. Une grande partie de ma vie professionnelle est consacrée à écrire des livres, et à former plusieurs générations d’étudiants qui à leur tour continueront à étendre la chaîne du savoir et de la pratique artistique. Pour le reste, je suis un homme public qui aime la discrétion. Voilà mon vrai paradoxe : être à la fois dans l’ombre et dans la lumière. C’est la condition essentielle lorsqu’on veut continuer à écrire : entretenir un jardin secret.

Ocean’s News : Le cursus scolaire normal jusqu’à la Licence de lettres au Togo, vous décidez de vous envoler pour la France avec un bref passage au pays de l’oncle Sam. Faites nous vivre ces instants de votre vie. Quel a été le parcours de Kangni Alem ?

Kangni Alem : En fait, j’ai quitté le Togo en 1992 avec une bourse, la bourse liée au Grand Prix du Théâtre Inter africain de RFI, obtenu en 1991 avec ma pièce de théâtre Chemins de croix. J’ai rejoint Bordeaux où j’ai suivi un peu des cours au Conservatoire de théâtre, mais j’ai vite délaissé les cours pour pratiquer le théâtre avec le metteur en scène Guy Lenoir et mon grand frère Sony Labou Tansi qui était à l’époque très fréquent à Bordeaux.

Puis, en 1994, à la faveur d’un contrat avec une ONG française, je suis revenu m’installer au Bénin où j’ai travaillé dans l’action et la médiation culturelle pendant un an. C’est en 1995 que j’ai rejoint les États-Unis, dans le cadre d’une résidence d’écrivain à l’Université d’Iowa. Après Iowa, j’ai eu un poste d’assistant à l’Université du Wisconsin, dans lequel je ne me suis pas senti à l’aise. C’est ainsi qu’après 4 années à vivre entre le Wisconsin, Chicago et le Nebraska, j’ai décidé de tourner le dos à l’Amérique. Je ne vais pas vous le cacher, l’Europe m’a attiré, l’Amérique ne m’a pas conquis, ce n’est la faute ni à elle ni à moi, la rencontre fut un fiasco réciproque. Mon retour à Bordeaux correspondit aussi à mon entrée dans la vie conjugale, j’ai retrouvé une famille, terminé mes études et je suis devenu enseignant et écrivain en France. C’est seulement après cette véritable entrée dans la vie, que j’ai enfin pris la décision de rentrer au Togo en 2006. C’est un parcours de vie sans mode d’emploi, dans lequel il y a eu des joies, mais aussi des peines, des renoncements et, pour emprunter un joli concept à Léopold Sedar Senghor, des compromis dynamiques.

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L’écrivain togolais Kangni Alem
L’écrivain togolais Kangni Alem

Ocean’s News : Écrivain, traducteur, dramaturge, autant de casquettes qui vous définissent. Nous allons nous intéresser à Kangni Alem l’écrivain. À quelle période de votre vie avez-vous découvert votre passion pour l’écriture et qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la plume et l’encre pour la première fois ?

Kangni Alem : J’ai raconté la même histoire plusieurs fois déjà. Très tôt, dès le primaire, je lisais beaucoup, et je lisais bien. J’avais une maîtresse au cours élémentaire qui me promenait de salle en salle pour lire aux autres les textes de nos manuels de Français. Franchement, c’était de l’exploitation (rires) ! Je lisais bien pourquoi ? Peut-être grâce aux comédiens du Concert-Party qui faisaient des répétitions dans la maison à côté du nôtre, j’aimais leur manière de parler, leur assurance, dans le jeu j’ai dû copier à mon insu tout cela. À la maison, je lisais tous les livres de mes frères et sœurs, ceux de mon père, et je m’amusais à recopier les textes et à les signer de mon nom. Avec le recul, je peux dire que l’envie d’exister comme auteur est né de cela. Après, il y a une vérité, j’ai passé des nuits incalculables à lire et à me préparer au dur métier de vivre et d’écrire. Ce qui pousse à prendre la plume est de l’ordre de la sensibilité à la beauté. La force première de tout auteur, c’est une relation constante avec les mots capables de dire la singularité d’une vision du monde. On emmagasine les émotions toute sa vie, on traverse les épreuves, on observe les hommes et on problématise tout ce qu’on observe pour en faire des métaphores, des leçons. Sauf que, et c’est cela la difficulté des mots, il y une manière à trouver pour raconter ce que tout le monde sait, ce que tout le monde voit. L’écrivain privilégie la beauté, notion abstraite et néanmoins tangible comme la force et la sagesse. On prend la plume pour cela, pour dire avec de jolis mots la cruauté du monde.

Ocean’s News : Avez-vous des souvenirs de votre premier roman ?  Quels ont été vos processus d’écriture, de l’idée à sa finalisation ? Combien de temps cela vous a-t-il pris ?

Kangni Alem : Mon premier manuscrit de roman, L’invention de la tribu, je l’ai perdu avec mes affaires dans un train de banlieue en France, en 1997. J’en ai été traumatisé. Il a fallu trouver le courage de l’oublier, et d’écrire Cola cola Jazz, Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 2003. J’écris lentement, parfois je peux mettre sept ans à écrire un roman, parfois trois ou quatre, mais de façon générale je prends le temps pour le roman. Cola cola Jazz m’a été inspiré par ma rencontre avec une jeune femme dans une discothèque à Bordeaux. Une jeune métisse franco-africaine qui m’a parlé de sa relation à distance avec un père qu’elle n’a jamais connu. Je me suis retrouvé dans le portrait qu’elle faisait du Père, et j’ai voulu explorer la question du rôle du père. À quoi ça sert, un père, voilà la question finale de ce roman. J’ai dû l’écrire en deux ans, et corrigé pendant un an avec l’aide de mon éditrice et d’un ami remarquable, un critique belge du nom de Jean-Pierre Jacquemin, un ami acerbe qui m’a piégé plusieurs fois en me démontrant la fragilité de mon écriture. Le roman, c’est un écosystème d’idées simples et d’observations sophistiquées, on peut y perdre son souffle. Voilà pourquoi cela prend du temps.

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Ocean’s News : Vous avez publié plusieurs ouvrages sur différents thèmes, adoptant plusieurs genres littéraires. En général, quelles sont vos sources d’inspirations ?

Kangni Alem : Les livres naissent des livres, je le répète. Mes inspirations sont dans les livres que je lis, donc dans la vie littéraire elle-même. Je suis comme un moine ou un rabbin, je suis un homme du livre. Même quand j’écris sur des sujets tirés de ma vie réelle, exemple sur ma fascination pour le surnaturel, je ne peux m’empêcher de me documenter. Pour moi, les livres sont la quintessence des expériences humaines, je voyage facilement lorsque je lis Kawabata ou Soyinka, Faulkner ou Ken Bugul. Après, j’ai une prédilection pour l’Histoire, comme avec mon roman Esclaves, les faits divers historiques, comme dans La légende de l’assassi. Mais vous savez, le meilleur endroit pour un écrivain pour trouver l’inspiration reste les livres des autres.

Ocean’s News : Rédigez-vous un plan à l’avance ou laissez-vous votre plume parlée sur le moment  » T « ?

Kangni Alem : Pour les romans, j’écris de manière fragmentée. Très peu de façon linéaire. Parfois, à cause du manque de temps lié aux contraintes professionnelles, j’écris de manière segmentée. Parfois, je travaille uniquement une scène, en deux ou trois plans, selon des angles différents : voix de femme, voix d’homme, voix du narrateur, dois-je dire IL ? Je ? Ce sont des techniques de focalisation qui vous font découvrir la vérité de la narration. Selon qui parle, le ton change, le vocabulaire est riche ou pauvre. Je n’ai pas de plan préalable, je fais les plans à partir des fragments. Pour les autres genres comme la nouvelle ou l’essai, j’écris de façon directe avec un plan serré. Le théâtre aussi, je l’écris de façon continue, même si je jette beaucoup de dialogues à la poubelle, mais vous savez un texte de théâtre c’est une autre histoire, il n’a pas de forme fixe.

Ocean’s News : L’écriture est-elle chez vous une seconde peau ? Êtes-vous constamment en éveil ? Prenez-vous beaucoup de notes ? Vous astreignez-vous à une régularité ?

Kangni Alem : Évitons les clichés de l’écrivain toujours aux aguets (rire). J’ai une discipline, à la limite. Il y a la nature seconde de l’écrivain qui fait qu’il capte le grandiose dans un fait banal. Une fille ivre ramassée à la sortie d’un bar devient une grande dame aux secrets enivrants, le temps de sa réelle découverte. La plupart du temps, lorsque je voyage, j’écris mes impressions dans un carnet de notes, ou je les publie sur mon blog. Ces notes peuvent servir des années plus tard à donner de la chair de poule à un personnage en lui attribuant des expériences vécues ailleurs. C’est la force de la fiction, en même temps que sa limite : elle se nourrit des parcelles du réel.

Ocean’s News : Quel est le message que vous vous efforcez de véhiculer à travers votre plume ?

Kangni Alem : Les messages, vous voulez dire ? Selon le livre, selon le genre, selon l’époque où j’ai écrit alors… ? Chaque livre chez moi porte son propre mystère et son enseignement. Je ne suis pas un écrivain à slogans. La beauté cruelle du monde, la sagesse inapaisée du cœur de l’homme, la force des pulsions… Tout cela à la fois constitue l’essentiel des valeurs que je poursuis dans la littérature.

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Ocean’s News : Grand patriote, vous travaillez depuis une dizaine d’années à montrer le meilleur visage du Togo à travers sa culture par le biais du festival Filbleu. Donnez-nous l’idée générale de cet événement qui a connu sa 12e édition du 18 au 23 mars dernier.

Kangni Alem : Filbleu, c’est une longue histoire qui a commencé en 2004, et qui se poursuit encore aujourd’hui. Du chemin, nous en avons parcouru depuis quinze ans. Notre association a démarré ses activités par un festival qui a d’abord été consacré au théâtre puis, à partir de 2011, à la littérature et aux autres arts comme la musique, les arts plastiques, la photographie, la danse. À titre de bilan rapide, l’association a à son actif : trois (3) biennales de son festival-ateliers international Filbleu (2004, 2006, 2008) ; trois (3) éditions du festival littéraire : « Plumes Francophones » (2011, 2012, 2013) redevenu depuis 2014 : « Festival Filbleu » ; une résidence d’écriture ; plusieurs formations au journalisme culturel ; la collaboration à une caravane littéraire nationale (2017) ; et plusieurs résidences de créations théâtrales et artistiques. Notre association Filbleues a créé et géré jusqu’à 2017 le Centre Culturel Filbleu-Aréma (récupéré à la mort du musicien Corneille Akpovi) consacré à la formation et à la diffusion culturelle et www.togocultures.com, un site web spécialisé dans la diffusion de la culture togolaise. Cette douzième édition a été un bilan d’étape, mais aussi l’occasion de rendre hommage à tous les hommes et femmes à l’origine de cette aventure, mais aussi tous les créateurs qui continuent de croire en la force de la création malgré les temps tourmentés que nous vivons.

L’écrivain togolais Kangni Alem
Kangni Alem

Ocean’s News : Faites-nous donc un bilan de ce 12e chapitre du festival. Objectifs atteints ?

Kangni Alem : Le 23 mars 2019, nous avons tiré les rideaux de la 12e édition du festival FILBLEU, consacré au thème : « Un rêve utile, une aventure ambiguë ». Les objectifs d’un festival comme le nôtre sont atteignables à court et long terme. À court terme, vous touchez un public précis. Nous ne nous dispersons pas, nous allons vers les scolaires et les professionnels des arts que nous associons chaque année à la littérature, socle du festival. Nous misons sur les rencontres directes auteurs/lecteurs, avec un travail remarquable des profs de lettres dans les établissements qui nous accueillent. Les professionnels vont à la rencontre des autres professionnels que nous invitons, pour un partage d’expériences. À long terme, nous sommes sur un terrain difficile, celui de l’éducation artistique. Des vocations peuvent naître de ces brassages, mais nous ne serons plus là pour faire le bilan. C’est cela faire un festival : semer dans les cœurs et les têtes la possibilité qu’il existe autre chose dans la vie que le panier de la ménagère. Il existe des rêves utiles à la vie tout cour, et l’art est au sommet de ces rêves. L’art ne divise pas, les artistes eux peuvent être divisés, mais ce qu’ils servent est sacré et rassemble les humains.

Ocean’s News : Ce fut un plaisir de passer ces minutes avec vous. Vous avez le dernier mot pour clôturer cet entretien.

Kangni Alem : Le dernier mot appartient en réalité au lecteur, qui se fera peut-être une idée plus claire de moi. Il faut juste l’espérer. Merci !

Propos recueillis par Aimé APEDOH

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Aimé APEDOH

Journaliste / Rédacteur Web

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