En moins d’une décennie, Flutterwave est devenue la startup africaine la mieux valorisée du continent, avec 3 milliards de dollars à son actif. Derrière cette ascension, un homme né à Lagos en 1985 qui a passé des années à comprendre les failles des systèmes de paiement africains depuis l’intérieur des plus grandes banques et entreprises tech du monde. Olugbenga Agboola n’a pas inventé le paiement numérique en Afrique. Il a construit l’infrastructure qui lui a donné un vrai visage continental. Portrait.
Lagos, fin des années 1990. Un adolescent passe ses journées à démonter des ordinateurs, à comprendre comment les machines traitent l’information, à chercher des réponses que son entourage n’a pas. Olugbenga Agboola grandit dans une ville où l’argent circule partout, mais rarement d’un point à un autre sans friction. Cette contradiction entre un génie commercial évident et une infrastructure financière fragmentée va structurer toute sa trajectoire professionnelle.
Trente ans plus tard, Olugbenga Agboola dirige Flutterwave, une entreprise qui a traité plus de 890 millions de transactions pour une valeur cumulée de 34 milliards de dollars. Elle est présente dans plus de 35 pays africains et sert des entreprises comme Uber, Microsoft ou Wise. Ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’une longue préparation méthodique.
Olugbenga Agboola : forger les bases dans les tranchées bancaires
Après une licence en informatique à l’Université Obafemi Awolowo d’Ilé-Ifè, Olugbenga Agboola entre dans le monde du travail par la grande porte. Il rejoint Guaranty Trust Bank, l’une des banques les plus solides du Nigeria, où il travaille sur le développement d’infrastructures technologiques de 2005 à 2009. Ce passage chez GTBank lui donne une première lecture des systèmes financiers africains de l’intérieur : leurs forces, leurs limites, et surtout leurs angles morts.
Il rejoint ensuite PayPal comme ingénieur applicatif, puis Standard Bank Nigeria, où il occupe plusieurs postes en développement de produits transactionnels et en gestion de projets technologiques. Chaque poste est un terrain d’observation. Olugbenga Agboola voit comment les paiements fonctionnent à l’échelle mondiale. Il mesure chaque jour l’écart entre ce qui existe en Afrique et ce qui devrait exister.
En 2014, il intègre Google, où il travaille sur Google Wallet. L’expérience est décisive. Elle lui confirme une conviction qu’il nourrit depuis des années : l’Afrique a tous les ingrédients pour développer sa propre infrastructure de paiement. Il lui manque simplement quelqu’un pour la construire.
En 2016, Olugbenga Agboola cofonde Flutterwave à Lagos avec Iyinoluwa Aboyeji. La mission est formulée dès le départ avec une clarté désarmante : simplifier les paiements pour des possibilités infinies. La cible est précise. Ce ne sont pas les particuliers en premier lieu, mais les entreprises qui veulent faire des affaires à travers l’Afrique sans se heurter à des systèmes de paiement incompatibles entre eux.

Le problème qu’il cherche à résoudre, il l’a vécu de l’intérieur pendant dix ans. Une entreprise à Accra qui veut recevoir un paiement d’un client à Lagos doit souvent passer par des circuits bancaires qui transitent par New York ou Londres avant de revenir sur le continent. Flutterwave coupe ce détour. Elle crée une couche technologique qui connecte directement les systèmes bancaires africains entre eux.
En 2018, après le départ de son associé Iyinoluwa Aboyeji pour lancer Monopoint, Olugbenga Agboola prend la direction générale de l’entreprise. Il oriente la stratégie vers une montée en puissance réglementaire et géographique méthodique. Obtenir des licences, marché après marché, devient une priorité absolue. Aujourd’hui, Flutterwave se présente elle-même comme l’entité non bancaire la plus agréée d’Afrique.
Flutterwave : la licorne et ses épreuves
En mars 2021, Flutterwave lève 170 millions de dollars en série C et franchit le cap du milliard de dollars de valorisation. Elle devient l’une des rares licornes africaines. En février 2022, une levée de 250 millions de dollars en série D porte sa valorisation à 3 milliards de dollars, faisant d’elle la startup africaine la mieux valorisée de l’histoire du continent à ce moment-là.
Mais la montée en puissance s’accompagne de turbulences. En 2022, des autorités kényanes gèlent des comptes bancaires de Flutterwave dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent. L’entreprise est finalement blanchie en novembre de la même année. Des dirigeants clés quittent l’entreprise. Des failles de sécurité internes entraînent des pertes financières. La pression des investisseurs pour une entrée en Bourse s’intensifie.
Face à ces crises, Agboola adopte une posture peu commune dans l’écosystème startup : la transparence et la prudence. Il refuse de précipiter l’introduction en Bourse. Il répète publiquement que la rentabilité est la condition non négociable de tout projet d’IPO (Initial Public Offering). « Nous ne chassons pas les métriques de vanité. Nous construisons une entreprise qui survivra à l’engouement », déclare-t-il dans une lettre adressée à ses équipes en 2025.
Les chiffres de 2024 et 2025 lui donnent raison sur la trajectoire. Les revenus ont progressé de 50 % au premier semestre 2024. Le volume de transactions au Ghana a bondi de 47 fois en glissement annuel au premier semestre 2025. L’entreprise a obtenu 20 nouvelles licences de transfert d’argent aux États-Unis et a étendu ses opérations au Rwanda, en Ouganda, en Zambie et au Sénégal, où elle vient d’obtenir l’agrément de la BCEAO.
Plus d’un million d’entreprises utilisent aujourd’hui Flutterwave pour encaisser et envoyer des paiements à travers le monde. Derrière ce chiffre, il y a des PME togolaises qui vendent à des clients français, des entrepreneurs ivoiriens qui reçoivent des paiements de la diaspora, des commerçants kényans qui accèdent à des marchés qu’aucune banque traditionnelle ne leur avait ouverts.
L’IPO de Flutterwave reste à venir. Quand elle arrivera, elle dira autant sur la maturité des marchés financiers africains que sur le parcours d’un ingénieur de Lagos qui a décidé, un jour, que le continent méritait mieux que des systèmes de paiement construits ailleurs.
