Mohammed Dewji a transformé un modeste commerce de gros en un empire industriel qui pèse aujourd’hui 5 % du PIB tanzanien. À 50 ans, le plus jeune milliardaire d’Afrique et ancien député dirige MeTL (Mohammed Enterprises Tanzania Limited), un titan de l’agro-industrie qui nourrit et emploie des dizaines de milliers de familles sur le continent. Ce philanthrope engagé, rescapé d’un enlèvement en 2018, consacre désormais la moitié de sa fortune à l’éducation et à l’accès à l’eau pour ses compatriotes. Portrait.
Dans l’écosystème économique d’Afrique de l’Est, peu de parcours reflètent avec autant de constance la transformation du capital familial en puissance industrielle que celle de Mohammed Dewji. Né le 8 mai 1975 à Singida, au centre de la Tanzanie, le jeune « Mo » grandit dans une famille d’origine indienne installée de longue date dans le pays.
Son père, Gulam Dewji, est commerçant. Il dirige une entreprise active dans l’import-export et la distribution de produits de base, à une époque où l’économie tanzanienne reste largement étatisée et peu ouverte à l’initiative privée. C’est là, entre les sacs de grains et les tissus, que le futur milliardaire apprend ses premières leçons de commerce : le respect du client, la valeur du travail et l’importance de la logistique.
Après ses études secondaires en Tanzanie, il part aux États-Unis où il intègre la Georgetown University à Washington. Il y étudie la finance et le commerce international. Ce passage à l’étranger lui permet d’observer des modèles économiques ouverts, fondés sur l’industrialisation, la chaîne de valeur et l’investissement productif. Il découvre aussi le rôle des entreprises privées dans la création d’emplois et la stabilité sociale. Cette formation à l’Occident forge sa vision globale. Pourtant, contrairement à beaucoup, Mohammed Dewji choisit le retour au pays.
Mohammed Dewji : le pari risqué de l’industrialisation
À son retour en Tanzanie à la fin des années 1990, Mohammed Dewji réintègre l’entreprise familiale, la Mohammed Enterprises Tanzania Limited (MeTL). À cette époque, la société reste une structure modeste, essentiellement tournée vers le négoce. Le jeune diplômé, fort de ses analyses théoriques, perçoit vite une limite structurelle : la Tanzanie exporte ses matières premières pour racheter, au prix fort, des produits finis importés. Il convainc son père de changer de paradigme.
Au début des années 2000, le gouvernement tanzanien privatise des usines d’État en difficulté. Le pays engage alors une libéralisation progressive de son économie. Là où beaucoup se concentraient sur les contraintes financières et l’état des équipements, Mohammed Dewji y voit une opportunité de renforcer la souveraineté économique. Il prend progressivement les commandes de l’entreprise et engage un virage industriel assumé. Il rachète des unités de production textile, des savonneries et des raffineries d’huile.
Le pari est audacieux. Il investit massivement pour moderniser l’outil productif, avec pour objectif de réduire la dépendance aux importations et de créer de la valeur sur place. Sa stratégie repose sur un cycle court : produire localement, pour le marché local, avec des prix accessibles à la classe moyenne émergente. Cette stratégie marque la naissance et l’essor de MeTL Group, acronyme de Mohammed Enterprises Tanzania Limited.
Le succès est immédiat. En quelques années, MeTL Group passe du statut de négociant à celui de géant industriel. Le groupe fabrique désormais tout, des boissons gazeuses aux vélos, en passant par les détergents.
MeTL Group : l’expansion d’un empire aux 100 000 employés

La consolidation industrielle ouvre une nouvelle phase. MeTL engage alors une expansion rapide, sectorielle et géographique. Mohammed Dewji diversifie ses actifs dans l’agriculture, notamment avec le rachat de plantations de sisal, et fait de son groupe l’un des plus grands producteurs mondiaux de cette fibre. Il s’attaque ensuite au secteur de l’énergie, de l’immobilier et des services financiers.
L’évolution est fulgurante. Aujourd’hui, MeTL est une pieuvre aux bras multiples. Le groupe opère dans au moins dix pays africains, dont le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda, l’Éthiopie et le Mozambique. Son influence est telle que les experts estiment la contribution de son conglomérat à environ 5 % du PIB tanzanien. Avec plus de 35 000 employés directs et des dizaines de milliers d’emplois indirects, il est le premier employeur privé du pays.
En 2005, parallèlement à son parcours d’entrepreneur, Mohammed Dewji s’engage en politique. Il est élu député de Singida, à 29 ans. Il siège au Parlement tanzanien pendant dix ans. Cette expérience lui permet de mieux comprendre les mécanismes de l’action publique et les contraintes réglementaires auxquelles font face les entreprises. Il quitte la vie politique en 2015 pour se consacrer pleinement au développement de MeTL.
Mohammed Dewji apparaît régulièrement dans les classements de Forbes, qui le considère comme l’un des hommes les plus riches d’Afrique. Cette visibilité internationale s’accompagne d’un engagement philanthropique structuré. Homme de foi et de principes, il consacre une part croissante de son temps à la Mo Dewji Foundation créée en 2014. Ses actions ciblent l’accès à l’eau potable, l’éducation et la santé. Premier Africain de l’Est à signer le Giving Pledge, il promet de léguer la moitié de sa fortune à des œuvres caritatives.
La vie du patron de MeTL n’est pas qu’une suite de succès financiers. En 2018, il fait la une des journaux du monde entier après son enlèvement à Dar es Salaam. Libéré après dix jours de captivité, cet événement renforce sa détermination à œuvrer pour son pays.
À 50 ans, celui qui se lève chaque jour à 5 heures du matin pour s’entraîner et gérer ses affaires reste la figure de proue d’un capitalisme africain décomplexé, tourné vers l’avenir et l’autonomie du continent.
