Il a survécu à deux génocides avant d’avoir 15 ans. Aujourd’hui, Ashish Thakkar dirige Mara Group, un conglomérat panafricain présent dans 25 pays sur le continent. Son parcours dit quelque chose d’essentiel sur ce que l’Afrique peut produire quand ses fils choisissent de lui faire confiance. En novembre 2024, il annonçait un nouveau fonds de 250 millions de dollars pour les startups africaines. Portrait.
En 1994, une famille fuit le Rwanda sous les balles. Parmi les survivants, un adolescent de 13 ans qui n’a pas encore de nom dans le monde des affaires. Trente ans plus tard, Ashish Thakkar est à la tête de Mara Group, l’un des conglomérats les plus étendus du continent africain, avec des activités dans la technologie, l’immobilier, les services financiers et l’infrastructure, réparties dans 25 pays.
Ashish Thakkar voit le jour en 1981 à Leicester, au Royaume-Uni, dans une famille d’origine indienne dont les racines africaines remontent à la fin du XIXᵉ siècle. Ses parents avaient fui l’Ouganda dans les années 1970, sous le régime d’Idi Amin Dada, qui avait expulsé les Asiatiques du pays, leur confisquant terres et entreprises.
La famille s’installe alors au Rwanda. En 1994, le génocide les contraint à fuir une nouvelle fois. Deux exils. Deux reconstructions. Une enfance traversée par des violences que peu d’entrepreneurs de sa génération ont connues. C’est cette expérience qui forge en lui une capacité particulière à se reconstruire, à repérer les opportunités là où d’autres voient uniquement du chaos.
15 ans, 5 000 dollars et une idée claire

De retour en Ouganda après le génocide rwandais, Ashish Thakkar ne retourne pas sur les bancs d’école. À 15 ans, il emprunte 5 000 dollars et lance sa première entreprise. Il importe des pièces informatiques depuis Dubaï et les revend à Kampala. Un commerce simple, mais structuré. En 1996, ce négoce devient la première entité de Mara Group.
L’adolescent n’a pas de diplôme, mais a quelque chose de plus rare dans un environnement économique encore peu formalisé : le sens du marché et une vision continentale précoce. Les premières années sont celles de l’apprentissage par l’action. Ashish J. Thakkar étend progressivement son réseau, diversifie les secteurs d’activité et comprend que l’Afrique a besoin d’entrepreneurs qui pensent à l’échelle du continent, pas d’un seul pays.
Au tournant des années 2000, Mara Group prend une autre dimension. Ashish Thakkar multiplie les secteurs d’investissement. L’immobilier, via Mara Delta Property Holdings, coté à la Bourse de Johannesburg. Les services financiers, avec Atlas Mara, un holding bancaire co-fondé en 2013 avec Bob Diamond, l’ancien PDG de Barclays, et introduit en Bourse à Londres pour 325 millions de dollars.
La technologie, avec Mara Phones, la première usine de smartphones africains, inaugurée en 2019 au Rwanda et en Afrique du Sud. Ce dernier projet montre bien l’ambition de l’entrepreneur rwandais, qui est de produire en Afrique, pour l’Afrique. L’usine de Kigali symbolise une rupture avec le schéma traditionnel d’un continent consommateur de technologies importées. À son apogée, Mara Group emploie plus de 11 000 personnes à travers le continent

En 2009, Ashish Thakkar fonde Mara Foundation, bras philanthropique du groupe. La fondation est dirigée par sa sœur, Rona Kotecha. Une affaire de famille, au sens le plus opérationnel du terme. L’objectif est d’accompagner les jeunes entrepreneurs africains à travers des programmes de mentorat, des fonds d’amorçage et des plateformes de mise en réseau.
L’application Mara Mentor connecte des milliers d’entrepreneurs avec des dirigeants expérimentés. Plus d’un million de jeunes ont été touchés par les programmes de la fondation à ce jour.
Sur la scène internationale, Ashish Thakkar siège au Conseil mondial des entrepreneurs de la Fondation des Nations Unies, dont il assure la présidence depuis 2015. Il conseille plusieurs chefs d’État d’Afrique subsaharienne et a été nommé Jeune Leader Mondial par le Forum Économique Mondial en 2012.
Ashish Thakkar : un nouveau pari sur l’avenir

En novembre 2024, lors de la Future Investment Initiative de Riyad, Ashish J. Thakkar annonce un nouveau fonds de capital-risque de 250 millions de dollars. Le fonds, monté en partenariat avec Startupbootcamp et Blend Financial Services, cible les startups en phase de croissance et les financements pré-introduction en Bourse, dans cinq écosystèmes africains : l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, la Côte d’Ivoire et l’Égypte.
Ce retour sur le terrain du capital-risque intervient après des années de turbulences. Atlas Mara a traversé des difficultés stratégiques importantes. Le projet Mara Phones n’a pas tenu toutes ses promesses industrielles. Ashish Thakkar ne s’en cache pas. Il avance, ajuste, et recommence. C’est peut-être là ce qui le distingue le plus dans le paysage entrepreneurial africain : une capacité à absorber les échecs sans se dissoudre dedans.
Ashish J. Thakkar est le produit d’une Afrique réelle, traversée de crises et de potentiels non encore exploités. Son parcours pose une question que le continent ne peut plus ignorer : combien d’entrepreneurs de cette trempe restent dans l’ombre faute de capitaux, de réseaux ou de visibilité ?
Le fonds de 250 millions de dollars qu’il lance aujourd’hui n’est pas qu’un investissement financier. C’est aussi une réponse à cette question. Et une responsabilité qu’il semble avoir acceptée depuis longtemps.
