En 2020, Charlette N’Guessan devient la première femme à remporter le Prix Africain pour l’Innovation en Ingénierie. Son logiciel BACE API corrige les biais des algorithmes de reconnaissance faciale pour mieux identifier les Africains. Portrait.
Charlette N’Guessan grandit en Côte d’Ivoire dans une famille où les sciences sont valorisées. Son père, professeur de mathématiques, l’encourage dès le lycée à se tourner vers les filières scientifiques. « J’ai toujours été encouragée à suivre ma voie et à rêver de grandes choses. Sans doute parce que nous n’étions que des filles à la maison, mon père ne voyait pas pourquoi nous aurions des projets de carrière moins intéressants que les garçons », raconte-t-elle.
Après son BTS en 2014, elle obtient une licence en génie logiciel informatique en 2017. Elle effectue des stages dans des entreprises du Plateau, le quartier des affaires d’Abidjan. Mais c’est à l’incubateur Meltwater Entrepreneurial School of Technology (MEST) d’Accra au Ghana qu’elle va trouver sa voie. Elle fait partie des rares francophones sélectionnés pour cette formation prestigieuse en codage et entrepreneuriat.
En 2018, Charlette N’Guessan et trois autres ingénieurs informatiques rencontrés au MEST découvrent un problème massif. Leurs recherches révèlent que les institutions financières ghanéennes perdent plusieurs centaines de millions de dollars chaque année à cause des vols d’identité. Les banques dépensent jusqu’à 400 millions de dollars annuellement rien que pour vérifier l’identité de leurs clients.
Le groupe identifie aussi un second problème. Les systèmes de reconnaissance faciale existants, y compris les meilleurs, fonctionnent mal avec les peaux foncées. Des tests effectués aux États-Unis montrent un taux d’erreur cinq à dix fois supérieur pour identifier les personnes de couleur. Les algorithmes sont entraînés principalement sur des visages blancs.
Charlette N’Guessan et son équipe décident de créer leur propre solution. Ils fondent BACE Group et développent BACE API, un logiciel de reconnaissance faciale et d’intelligence artificielle spécifiquement adapté aux Africains. Pour garantir sa performance, ils entraînent l’algorithme sur un ensemble de données très diversifié avec un échantillon important de visages d’Afrique subsaharienne.
BACE API : vérifier l’identité à distance

BACE API permet aux entreprises de vérifier l’identité de leurs clients à distance. Le logiciel utilise la caméra intégrée d’un téléphone ou d’un ordinateur. Il compare la photo en direct d’un utilisateur à l’image sur ses documents officiels comme le passeport ou la carte d’identité. Le système distingue aussi si l’image montre une personne réelle ou la photo d’une image existante.
La solution peut être intégrée dans des applications et des systèmes de vérification déjà existants. Elle s’adresse principalement aux institutions financières, mais également aux universités, aux sociétés de sécurité et à toute entreprise qui a besoin de vérifier l’identité de ses utilisateurs à grande échelle.
La pandémie de Covid-19 donne un coup d’accélérateur au projet. Les entreprises cherchent des alternatives aux processus de vérification en personne. BACE API leur permet d’authentifier et d’intégrer des clients nouveaux ou existants sans jamais les rencontrer.
Charlette N’Guessan : première femme à remporter le Prix Africain pour l’Innovation en Ingénierie de la Royal Academy
En septembre 2020, Charlette N’Guessan remporte le Prix Africain pour l’Innovation en Ingénierie décerné par la Royal Academy of Engineering britannique. Elle devenait à 26 ans la première femme à recevoir cette distinction depuis sa création en 2014.
Le prix, d’un montant de 25 000 livres sterling (environ 27 700 euros), est annoncé par l’entrepreneuse camerounaise Rebecca Enonchong au nom du jury. Pour elle, gagner ce prix a renforcé sa confiance en tant que PDG dirigeant une équipe technique composée majoritairement d’hommes.
Depuis, Charlette N’Guessan multiplie les casquettes. Elle travaille comme consultante en intelligence artificielle pour le Panel de Haut Niveau sur les Technologies Émergentes de l’Union Africaine (APET by AUDA-NEPAD). Elle participe à l’élaboration de la stratégie continentale de l’IA avec un focus sur la gouvernance de cette technologie en Afrique. En 2024, elle rejoint Amini, une startup de deep tech qui utilise la technologie spatiale et l’IA pour lutter contre la pénurie de données environnementales en Afrique.
Co-auteure de “The AI Book” publié par Wiley en 2020, Charlette N’Guessan milite pour une intelligence artificielle inclusive et éthique. Elle fait partie des 80 femmes africaines qui font progresser l’IA sur le continent et dans le monde.
