Parti des bas quartiers de Kodjoviakopé à Lomé, Edem Adjamagbo a fondé Semoa Group en 2016. Dix ans plus tard, sa fintech vient d’obtenir le premier agrément BCEAO full PSP de niveau 3 au Togo, traite plus de 161 millions d’euros de flux et compte 552 000 bénéficiaires directs. Portrait.
Il avait 26 ans, un diplôme d’ingénieur en informatique décisionnelle de Polytech Nantes en poche, et un poste confortable dans l’une des grandes entreprises de conseil en France. Pourtant, Edem Adjamagbo a tout quitté. Non pas par caprice ou par désenchantement, mais parce qu’une idée lui rongeait l’esprit depuis un voyage en Ukraine, pays de sa mère.
Là-bas, on achetait du crédit téléphonique depuis une borne numérique. Au Togo, on grattait encore des recharges en papier. Cet écart, banal en apparence, allait devenir le point de départ d’une aventure entrepreneuriale qui transforme aujourd’hui le paysage de la finance digitale en Afrique de l’Ouest.
Semoa Group a obtenu, mardi 27 janvier 2026, ce que personne n’avait atteint avant lui au Togo. La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) lui a accordé l’agrément full PSP de niveau 3, le plus complet qu’un établissement de paiement puisse acquérir dans la zone UEMOA. Une première dans le pays. Une reconnaissance institutionnelle qui valide dix ans de travail acharné, d’échecs et de paris tenus.
Edem Adjamagbo : de Kodjoviakopé à Nantes, la fabrique d’un ingénieur

Grandir à Kodjoviakopé, quartier populaire au cœur de Lomé, n’a pas freiné les ambitions d’Edem Adjamagbo. Ce fils d’un père togolais et d’une mère ukrainienne a grandi dans un environnement qui lui a surtout appris à observer ce qui manque autour de soi. Cette capacité d’observation, il l’a emportée avec lui en France, où il a décroché son diplôme d’ingénieur en business intelligence à l’école Polytech de Nantes, avec les honneurs.
Dès 2012, encore étudiant, Edem Adjamagbo crée AEConsult, une société de conseil spécialisée en informatique. La démarche révèle déjà un tempérament. L’ingénieur togolais aime expérimenter. Une fois son diplôme obtenu, il rejoint Sopra Steria comme consultant en Business Intelligence, puis prend la tête du système d’information du réseau Le Journal des Entreprises. Des postes enviables. Mais le jeune ingénieur n’y trouve pas ce qu’il cherche vraiment.
« Je voulais pouvoir piloter ce qu’on appelle un centre de service. Moi, le développement, ça ne m’intéressait pas. J’étais tout le temps dans le bureau du chef de projets pour voir comment il bosse et c’est cela qui m’intéressait. Le sujet n’était pas financier à ce moment-là, je voulais plus apprendre », a confié Edem Adjamagbo à notre rédaction.
Ce désir d’apprendre et de comprendre les rouages de la gestion, couplé au mal du pays, finit par orienter ses choix. En 2014, il rentre en Afrique. Son premier arrêt n’est pas Lomé, mais Brazzaville. En 2016, il prend le poste de chef de projet de la Grande École du Numérique du Congo, une expérience qui affûte sa vision du numérique sur le continent.
Mais c’est au Togo que son projet entrepreneurial prend forme, dans les anciens locaux de son père, avec quatre collaborateurs autour de lui. L’idée initiale : les Semoa Kiosk, des bornes fabriquées localement à Lomé qui permettent d’acheter du crédit téléphonique et d’effectuer des transferts mobile money de façon entièrement digitalisée. La vision était claire. La réalité du terrain, elle, s’avère plus complexe.
« On est dans une société fortement délégataire. Les solutions self-services qui sont censées permettre de faire les choses soi-même sont difficiles à intégrer dans l’esprit des gens. C’est ce qui n’a pas permis à Semoa Kiosk d’avoir le succès attendu », explique-t-il avec une franchise qui dit beaucoup sur son caractère. Cet échec, il ne le cache pas. Il en fait une matière première. Les données collectées grâce aux bornes servent à concevoir la suite.
Semoa Group : le premier “Full PSP” de niveau 3 qui bouscule la finance au Togo

C’est en 2016 qu’Edem Adjamagbo lance officiellement Semoa Group, avec une ambition plus large que les simples bornes. La fintech déploie plusieurs solutions pensées pour les réalités africaines. Semoa Pro arrive en 2017. La plateforme permet aux entreprises de payer leurs employés directement via Flooz (devenu Moov Money Flooz) ou T-money (devenu Mixx by Yas), jusqu’à dix mille personnes en une seule opération. Fini les longues files d’attente devant les banques les jours de paie.
Le WhatsApp Banking change encore la donne. Lancé pour les personnes peu à l’aise avec les applications mobiles classiques, ce service permet de consulter son solde, d’effectuer des virements ou de consulter l’historique de ses transactions directement depuis WhatsApp, en langue locale si nécessaire. Sunu Bank et BMC Capital l’adoptent. Aujourd’hui, près de 300 000 personnes au Togo conduisent leurs opérations bancaires via cette solution, sans se déplacer en agence.
CashPay complète l’arsenal. Pensé pour les pharmacies, les supermarchés et les hôpitaux, il résout un problème social que beaucoup connaissent au Togo. Edem Adjamagbo en parle avec une émotion contenue. « Au-delà de l’approche technologique ou innovante, le sujet, c’est de savoir combien de personnes arrivent aux urgences de l’hôpital de Tokoin la nuit, qui sont emmenées par des inconnus et qui, malheureusement, décèdent par manque de soin parce qu’on ne sait pas qui va payer les médicaments. Mon sujet n’est pas de faire du business pour faire du business. Il faut faire de l’entrepreneuriat social, de l’entrepreneuriat utile. »
Dix ans après ses débuts, Semoa Group a changé d’échelle. Les plateformes de la fintech ont traité plus de 161 millions d’euros de flux pour 552 000 bénéficiaires directs. Le groupe compte désormais plus de 330 institutions partenaires, dont Ecobank, Orabank et Cofina, et dispose de quatre filiales au Bénin, en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
L’agrément BCEAO du 27 janvier 2026 couronne ce parcours. Premier établissement de paiement full PSP de niveau 3 au Togo, Semoa Group rejoint un cercle très restreint d’acteurs reconnus par le régulateur régional. « Il nous permet de faire dix fois, voire cent fois plus que ce que nous faisions jusqu’ici », dit Edem Adjamagbo.
En 2018, il avait reçu le prix de l’entrepreneur de la diaspora et le titre Fintech Africa of the Year. En novembre 2025, lors du Forum Royaume-Uni – Afrique francophone de l’Ouest et du Centre à Lomé, il a été distingué « Young Entrepreneur / Ambassador of the Year ».
Ceux qui connaissent Edem Adjamagbo parlent d’un « fou du travail ». Lui n’en fait pas mystère. Mais derrière cette réputation se cache une réflexion sur le sens de l’engagement entrepreneurial en Afrique. Ce qu’il veut, c’est que l’Afrique rattrape son retard financier. Une borne en Ukraine lui a un jour ouvert les yeux. Aujourd’hui, ses plateformes permettent à des centaines de milliers de Togolais de payer leurs factures, leurs salaires, leurs soins médicaux depuis un téléphone. Edem Adjamagbo a 36 ans. Et l’impression tenace qu’il ne fait que commencer.
