Pour cette nouvelle parution du magazine Ocean’s News, nous avons posé nos valises à Abidjan pour rencontrer une figure incontournable du personal branding sur le continent : Nabou Fall. Entrepreneure, experte en leadership et communication transformationnelle, elle est la fondatrice de Nabou Fall Akademy, une académie dédiée à la formation et au coaching, et CEO de Vizeo, une agence de publicité africaine qui accompagne les grandes entreprises dans leurs stratégies de marketing et de relations publiques à travers l’Afrique.
Avec une carrière dans des sociétés de télécommunications, notamment le géant sud-africain MTN, où elle a occupé des postes de direction pendant 15 ans, Nabou Fall est également une figure connue de l’autonomisation des femmes en Afrique. Elle est membre active de plusieurs organisations de soutien à l’entrepreneuriat féminin.
Dans cette interview qu’elle nous a gentiment accordée, Nabou Fall nous parle de son engagement envers l’entrepreneuriat, de l’impact qu’elle souhaite laisser, et de l’importance de la formation et du soutien aux jeunes entrepreneurs. À travers cet entretien, elle partage avec nous ses expériences, ses valeurs et sa vision pour un avenir entrepreneurial plus inclusif.
Auteure, Oratrice, coach, formatrice… Nabou Fall, au-delà de toutes ces casquettes, que devrions-nous savoir sur vous ?
Nabou Fall : Je suis entrepreneure depuis 17 ans dans le domaine de l’humain et de la communication. Tout ce que je fais est lié à ces deux domaines. Que ce soit en tant que coach, formatrice, auteure, tout tourne autour de ce que j’appelle la “communication transformationnelle.” Je suis entrepreneure dans la com, j’ai une agence de communication, et je suis également co-fondatrice de l’incubateur Impact Hub Abidjan. J’ai également fondé Nabou Fall Akademy, un cabinet de coaching, formation et facilitation basé à Abidjan et Dakar, axé sur le développement personnel et professionnel. Nous intervenons sur tout le continent & au-delà.
Ma mission, avant tout, est de transformer positivement le narratif de l’Afrique à travers la communication et le développement des compétences humaines : l’histoire des individus, des sociétés, et particulièrement celles des personnes que nous formons. Nous dotons les personnes que nous accompagnons des outils et compétences nécessaires pour mieux communiquer, mieux se présenter et, par extension, à mieux représenter l’Afrique. Je crois en une Afrique qui doit briller de mille feux par ses talents & non par le narratif contrôlé par les médias occidentaux.
Nabou Fall est également une experte en personal branding. Comment expliquez-vous cette expertise, et quels types de personnes sollicitent vos services ?
Nabou Fall : Ma compétence en tant qu’experte en Personal Branding découle de la maitrise des concepts liés à la marque personnelle qui est une forme de communication basée sur l’humain allié à mon expérience personnelle. En effet, j’ai une expérience pratique de la communication professionnelle de plus de 20 ans et j’ai aussi développé une marque personnelle authentique et forte pour moi-même qui résonne pour des personnes qui connectent avec mes valeurs, ma vision ou ma mission. D’autre part, j’ai suivi des formations aux États-Unis pour acquérir des outils pointus et innovants afin de mieux accompagner mes clients.
Je totalise à ce jour une quinzaine de certificats en développement personnel qui renforcent mon expérience et consolident ma pratique, mon expertise. Je suis souvent sollicitée par des professionnels qui veulent développer leurs carrières en utilisant leurs compétences comme levier de croissance professionnelle, mais manquent d’outils pour le faire avec pertinence et authenticité sans compromettre leurs valeurs. Le personal branding, c’est un ensemble de softskills à manier et articuler pour être connu et reconnu dans son secteur d’activité : la prise de parole, la connaissance de soi, le storytelling, le réseautage, etc.
Chaque personne a une histoire… Partagez la vôtre avec nous. Comment en êtes-vous arrivée là ? Quels sont les moments clés de votre parcours à retenir ?
Nabou Fall : Dans ma carrière, j’ai occupé divers postes de managers en marketing et commercial. J’ai été responsable marketing dans une entreprise de télécommunications, puis directrice marketing et commerciale dans plusieurs sociétés du secteur, jusqu’à atteindre le poste de directrice générale dans le domaine des télécoms. Pendant une quinzaine d’années, j’ai élaboré des stratégies de communication et de marketing, qui sont véritablement le cœur de mon métier, mon expertise et mon expérience.
Au fil de ma carrière, j’ai constaté l’incroyable potentiel de talents africains, souvent méconnus, surtout dans notre environnement francophone. Mes nombreuses expériences à l’étranger m’ont également permis de découvrir comment d’autres cultures valorisent leurs talents et leurs identités. J’ai eu la chance de vivre en Asie, en Amérique, et de voyager sur presque tous les continents. Ces expériences ouvrent l’esprit, apportent des idées et offrent une formation inestimable, même si elle n’est pas académique.
Au cours de votre carrière, vous êtes passée par MTN. Parlez-nous de cette expérience ?
Nabou Fall : À la fin de mes études, il était plus facile de trouver un emploi, contrairement à aujourd’hui. Je disposais pourtant d’un solide réseau de références professionnelles et d’une excellente formation. Je suis à la base ingénieure en informatique avec un master en finance. Lorsque MTN a lancé ses activités, j’ai eu l’opportunité d’être parmi les premières employées, à une période que l’on pourrait qualifier de phase de “start-up”.
Le Directeur Général, qui était également l’actionnaire majoritaire et fondateur, m’a proposé de travailler à ses côtés. Je me suis dit “pourquoi pas ?” et nous avons véritablement démarré l’entreprise avec lui. Cette expérience a donné le ton de ma carrière, en me permettant de participer à l’impulsion de MTN dès ses débuts.
En quoi ces différentes expériences ont-elles orienté votre vision de l’entrepreneuriat ? À quel moment avezvous décidé de tout quitter pour vous lancer dans une carrière entrepreneuriale ?
Nabou Fall : Il n’y a pas vraiment de moment précis où l’on décide de tout changer. Parfois, les choses se présentent et on réalise que c’est le bon moment. Ce n’est pas une décision que l’on prend simplement en s’asseyant pour réfléchir ; c’est plutôt le résultat de ce que l’on a vécu et de ce qu’on a appris. En ce qui me concerne, à Kinshasa, j’ai travaillé pour une filiale d’une société de Vodacom, où j’étais d’abord directrice générale adjointe, puis directrice générale. C’était dans la distribution de Vodacom en RDC. J’ai aussi travaillé pour MTN Congo et d’autres acteurs importants du secteur. À un moment donné, j’ai senti que j’avais fait le tour du secteur des télécommunications.

Cela dit, je n’ai pas tout quitté du jour au lendemain pour me lancer dans l’entrepreneuriat. En réalité, j’avais toujours eu une fibre entrepreneuriale. Avant de me lancer pleinement, j’avais des magasins et une société de conseil, mais ce n’était pas encore à temps plein. Puis, un jour, je n’avais tout simplement plus envie de rester dans les télécoms. J’avais exploré toutes les possibilités et je sentais qu’il était temps de passer à autre chose. Ce n’était pas une décision radicale. Les opportunités se sont présentées, et je me suis dit : “Pourquoi ne pas essayer ? Peut-être que cela va fonctionner.” Et si ça ne marchait pas, je pouvais toujours retourner dans le monde de l’entreprise.
En 2007, vous vous lancez officiellement dans l’univers entrepreneurial en fondant Vizeo, une agence de publicité présente en Côte d’Ivoire, en RDC et au Mali. 17 ans plus tard, comment percevez-vous l’évolution de l’entreprise et, plus largement, celle de l’univers de la communication en Afrique ?
Nabou Fall : Lorsque j’ai lancé l’entreprise en RDC, c’était initialement une régie de panneaux, une société spécialisée dans les relations publiques, ce que nous faisions principalement à Kinshasa au début. Ensuite, j’ai étendu l’activité au Mali, mais j’ai eu l’envie de faire les choses différemment, en me concentrant davantage sur la communication autour de l’humain. C’est ainsi qu’est née Nabou Fall Akademy.
Depuis, la communication a énormément évolué, notamment avec l’essor du digital. L’innovation numérique a transformé la manière dont nous communiquons, et introduit des pivots qui redéfinissent la façon de véhiculer des messages. Aujourd’hui, chacun de nous est devenu un média à part entière, et la communication s’est démocratisée. J’ai eu la chance de m’immerger très tôt dans l’univers des réseaux sociaux, en étant présente sur Facebook dès 2007, mais aussi sur Twitter et LinkedIn. Cela m’a permis de suivre de près l’évolution des plateformes et de constater l’impact profond qu’elles ont sur nos façons de communiquer, que ce soit sur le plan corporel ou humain. Au fil du temps, j’ai réalisé que ma manière de communiquer était en fait du personal branding. Cela a d’ailleurs suscité l’intérêt de nombreuses personnes qui m’ont contactée pour les accompagner dans l’amélioration de leur image, tant sur le digital qu’au-delà, afin de la rendre plus pertinente et percutante.
En Afrique, où les technologies numériques connaissent un développement rapide, cette évolution de la communication est d’autant plus marquante. L’accès au digital et l’engouement pour les réseaux sociaux transforment les comportements et offrent de nouvelles opportunités. La communication devient plus inclusive et engageante et permet à chacun de faire entendre sa voix, de partager ses idées et de bâtir son image, que ce soit à titre personnel ou professionnel.
17 ans, c’est un parcours impressionnant. Aujourd’hui, quand on parle de Nabou Fall, tout le monde s’accorde à dire que vous avez réussi à accomplir quelque chose d’exceptionnel. Mais on oublie souvent les difficultés et les obstacles rencontrés en chemin. Pourriez-vous partager avec nous, au-delà de la success story, les défis que vous avez dû surmonter afin que les gens comprennent vraiment ce qu’implique une telle réussite ?
Nabou Fall : Je n’ai pas de “success story” à proprement parler, car ce sont les obstacles qui forgent réellement la réussite. Sans obstacles, il n’y a pas de succès. Je le répète souvent dans mes interviews, en disant que chaque jour est un combat pour l’entrepreneur. La vie d’entrepreneur n’est pas un long fleuve tranquille. D’ailleurs, dans une interview que j’ai donnée à Cotonou, j’évoquais le fait qu’il n’existe pas véritablement d’entrepreneurs “riches”. Tout le monde parle d’entrepreneuriat, mais personne ne connaît vraiment la réalité des comptes bancaires des autres. L’entrepreneuriat est un parcours semé d’embûches. C’est généralement le jour où l’on pense que tout va bien, qu’on va pouvoir souffler, que des problèmes surgissent. Pour ma part, j’ai vécu toutes sortes de défis : j’ai été volée, on a saisi mes comptes d’entreprise, mes panneaux ont été coupés… Il n’y a pas d’expérience que je n’ai pas traversée. J’ai dû faire face à des clients qui ne m’ont pas payé des centaines de millions. J’ai tout vécu, “wallaye, croyez-moi”.
Vous évoquiez à l’instant certaines des difficultés que vous avez rencontrées, entre comptes saisis, factures impayées et vol. Quelles ont été les sources de motivation qui vous ont permis de tenir le coup et de garder le cap ?
Nabou Fall : Comme on le dit en Côte d’Ivoire, une fois qu’on est né, on n’a pas le choix, on doit continuer parce qu’on ne peut pas revenir en arrière. Parfois, on voudrait repartir, mais je dis toujours qu’il y a un Dieu des entrepreneurs, il y a des anges pour les entrepreneurs. Peu importe les problèmes que l’on rencontre, la solution arrive souvent là où on ne l’attend pas. Moi, je peux dire qu’il y a des moments où j’ai vécu près de 10 ans à Kinshasa dans des situations difficiles. Parfois, je pensais même que je n’allais pas pouvoir payer les salaires, surtout avec les créances clients. Les clients te doivent de l’argent, mais ne payent pas. Tu te retrouves à gérer des créances énormes, et parfois, tu te demandes comment tu vas t’en sortir. Et le plus dur, c’est que tout le monde compte sur toi, car on considère que l’entrepreneur a forcément de l’argent, mais la réalité est tout autre.
Ce qui m’a permis de tenir le coup, c’est la foi. La foi en Dieu, bien sûr, mais aussi la foi en moi-même, en ce que je fais, et en ma mission. Je me dis que je fais quelque chose de bien, et que des familles dépendent de moi. Je sais que Dieu va pourvoir, même si cela semble irréaliste ou insensé. Mais je peux vous dire que c’est ce qui m’a fait tenir. Il y a des moments où on se demande comment on a fait pour s’en sortir. Tu regardes en arrière et tu te dis : “je suis vivante !” Parfois, tu ne sais même pas comment tu as réussi à régler tel ou tel problème. L’argent semble passer entre tes mains sans que tu saches d’où il vient, mais tu arrives à t’en sortir. Et surtout, un entrepreneur doit croire en sa vision. Il faut savoir où l’on veut aller, être concentré sur son objectif. C’est cette vision et ce focus qui nous aident à tenir bon, même quand on tombe. Le plus important, c’est de ne pas rester trop longtemps à terre. À un moment donné, il faut savoir se relever et continuer à avancer, en se basant sur cette vision qui nous guide.
Croire en sa vision, c’est quelque chose que l’on entend très souvent. Mais comment faire pour croire et atteindre sa vision lorsqu’on est dans la phase où ça dure un an, deux ans, trois ans, voire quatre, et que les choses n’avancent pas, quand on a l’impression que rien ne bouge ? Comment continuer à avancer et atteindre ses objectifs ?
Nabou Fall : Il faut savoir pivoter, car la vision, oui, elle peut être modifiée. Elle a le droit d’évoluer. Il est essentiel de l’analyser régulièrement : qu’est-ce qui n’a pas marché ? Pourquoi ça n’avance pas ? Que puis-je faire pour changer la situation ? Qui pourra m’aider à apporter ce changement aujourd’hui ? Si on refuse de pivoter, par exemple en s’adaptant au digital ou en adoptant des stratégies de communication modernes, je suis désolée, même avec le meilleur produit du monde, ça ne fonctionnera pas.
Nous vivons dans un monde où, après trois ou quatre ans, si ça ne fonctionne toujours pas, c’est que l’on n’a pas su s’adapter. Nous évoluons dans une économie agile et dans un environnement en perpétuelle transformation, où le changement est la seule constante. La question qu’il faut toujours se poser est : quelles adaptations dois-je mettre en place pour que ma vision reste alignée avec la réalité du moment ? L’adaptabilité est essentielle. Il faut oser pivoter et oser se dire que ce que je fais actuellement n’est pas en adéquation avec ma vision, et qu’il faut changer de cap. Comme lorsqu’on prend un mauvais chemin, si on constate qu’il ne mène nulle part, il faut savoir chercher une autre route qui nous conduira plus loin.
Aujourd’hui, l’une des difficultés rencontrées par les entrepreneurs est de pouvoir constituer une équipe qui adhère à leur vision et qui travaille activement à l’atteinte des objectifs fixés. À votre niveau, quel a été votre secret pour attirer, former et retenir les talents autour de votre vision ?
Nabou Fall : Je trouve que la gestion des équipes d’il y a 10 à 15 ans était plus simple que celle d’aujourd’hui, car les jeunes semblent avoir une autre perception du travail en entreprise. Comment est-ce que j’y parviens ? Je m’entoure de talents, mais je ne me limite pas à des personnes qui travaillent uniquement pour moi. Je suis capable d’identifier et de collaborer avec des partenaires compétents, car aujourd’hui, tout le monde veut être entrepreneur, et beaucoup se lancent dans cette voie. Plutôt que de recruter uniquement du personnel à plein temps, je choisis de travailler avec des consultants qui sont les meilleurs dans leur domaine. Je leur parle de ma vision et nous collaborons sur des projets. Il y a bien sûr un noyau central, une équipe, mais dans mon secteur, qui inclut la formation, je suis obligée de faire appel à des formateurs qui ne sont pas forcément dédiés uniquement à mon projet. L’essentiel, c’est de s’entourer de personnes compétentes, qui aiment ce qu’elles font et qui partagent les mêmes valeurs. Je pense que la clé pour réussir à travailler avec une équipe, c’est avant tout de partager des valeurs communes.
Revenons à Nabou Fall Akademy. Pouvez-vous nous expliquer dans les détails en quoi consiste exactement cette initiative ?
Nabou Fall : Nabou Fall Akademy est une académie de formation et de coaching avec une plateforme digitale. Nous proposons des formations en ligne et des formations en présentiel. Nous offrons aussi des certifications professionnelles ayant notre agrément FDFP en Côte d’Ivoire. Notre objectif principal est d’accompagner les entreprises, notamment celles du secteur financier, minier et les Institutions Internationale dans le développement des compétences interpersonnelles (soft skills) de leurs cadres, afin de renforcer les performances de leurs équipes et d’améliorer la gestion de leurs affaires. Nous nous concentrons sur des domaines tels que la communication, le management, la vente, l’intelligence Emotionnelle, le leadership et tous les Softskills. Nous avons une attention particulière pour le développement des talents féminins, en les accompagnant pour accéder à des niveaux supérieurs de management.

Quelle est donc la différence entre Nabou Fall Agency et Nabou Fall Akademy ?
Nabou Fall : À Nabou Fall Agency, nous accompagnons les personnes, avec une expertise particulièrement reconnue dans le personal branding. Notre approche consiste à travailler sur la communication, mais spécifiquement à travers l’image de marque des individus. En plus du coaching, nous implémentons des stratégies de personal branding et de communication personnelle afin d’améliorer l’image de marque de nos clients. Voilà en résumé ce que nous proposons !
Vous êtes également impliquée dans de nombreuses initiatives pour l’autonomisation des jeunes et des femmes en Afrique, notamment avec Impact Hub Côte d’Ivoire. Parlez-nous de celles que vous pilotez et qui sont en lien avec votre vision et la mission que vous poursuivez.
Nabou Fall : Je suis impliquée dans la formation et l’accompagnement des entrepreneurs. Je suis également co-fondatrice d’un incubateur et accélérateur appelé Impact Hub Abidjan, qui soutient les entrepreneurs. Depuis sa création il y a cinq ans, nous avons accompagné entre 500 et 600 entrepreneurs. Je suis associée à trois autres femmes inspirantes, et notre motivation est avant tout de renforcer l’écosystème entrepreneurial autour de nous, en permettant aux entrepreneurs de développer leurs compétences, et surtout d’offrir aux partenaires de développement une structure capable de mettre en œuvre des programmes.
Notre objectif est de créer des programmes de qualité afin de former des entrepreneurs qui pourront réellement bâtir des entreprises durables. Il est important de souligner que cet accélérateur n’est pas destiné uniquement aux femmes, nous accompagnons aussi bien des hommes que des femmes. Nous travaillons avec plusieurs partenaires de développement, dont la BOAD, la BAD, la GIZ, USAID, etc. Certains programmes sont spécifiquement dédiés aux femmes, mais ce n’est pas une spécificité de notre accélérateur. J’ai coconstruit et collaboré avec KD Group au Togo pour le design, le lancement et la mise en œuvre du programme Madjé de Mme Kayi Dogbe.
En tant que femme, quelle est votre perception de la place actuelle des femmes dans l’écosystème entrepreneurial en Afrique ? Pensez-vous qu’il y a eu des progrès importants ces dernières années ?
Nabou Fall : Je ne sais pas si l’on peut vraiment dire que la femme n’est pas présente dans l’écosystème entrepreneurial en Afrique. Historiquement, c’est l’homme qui allait au bureau pendant que la femme s’occupait du commerce et des ventes. L’entrepreneuriat en Afrique a toujours été très lié à l’activité des femmes, en particulier dans des pays comme le Togo mondialement reconnu avec les Nana Benz. Cela a toujours été une réalité. D’ailleurs, selon une étude de McKinsey de 2016, l’Afrique subsaharienne est la région du monde avec le plus grand nombre de femmes entrepreneures, qui représente environ 30% des entrepreneures à l’échelle mondiale, ce qui en fait le taux le plus élevé parmi toutes les autres régions du monde.
Il est toutefois important de se demander quel type d’entrepreneuriat nous évoquons. En grande majorité, il s’agit d’entrepreneuriat de subsistance, ce qui n’est pas toujours viable à long terme. La vraie question est de savoir comment faire évoluer cet entrepreneuriat vers un modèle durable et pérenne. Aujourd’hui, l’objectif des structures d’accompagnement est de créer des entrepreneures “championnes”, capables d’accéder aux marchés, aux financements, à la formation et au mentorat, et de créer des entreprises solides qui gèrent la différence entre bénéfices et chiffre d’affaires. C’est aussi important que l’entreprise soit formalisée sur le long terme, avec une véritable équipe de management. La formalisation de l’entrepreneuriat féminin est un élément important pour assurer la pérennité des entreprises. Nous sommes sur une trajectoire ascendante et les choses s’améliorent de plus en plus.
C’est vrai que nos organisations et nos gouvernements comptent déjà des femmes parmi leurs membres, mais pensez-vous, à votre niveau, que la femme peut encore jouer un rôle important au sein des institutions internationales ? Croyez-vous que plus la femme occupera une place importante à ce niveau, mieux le monde se portera ?
Nabou Fall : Oui, je le pense. Pour moi, c’est comme imaginer un oiseau. Si un oiseau ne volait qu’avec une seule aile, il n’irait pas loin. Le monde est comme cet oiseau, et si seuls les hommes occupent les postes de responsabilité, cela limite forcément le potentiel. Aujourd’hui, nous avons besoin de diversité dans les points de vue et les perspectives. La présence des femmes dans les instances de gouvernance apporte justement cette diversité, ce qui permet de trouver des solutions variées et innovantes. C’est pourquoi de plus en plus de conseils d’administration et d’instances de gouvernance exigent une certaine parité, pour enrichir les décisions avec des perspectives différentes. La diversité apporte une richesse qui se traduit par davantage de solutions aux problèmes. Finalement, c’est tout simplement logique.
Si vous deviez faire une proposition pour assurer une participation plus significative des femmes, quelle suggestion pourriez-vous formuler ?
Nabou Fall : C’est très simple, les femmes compétentes sont là, mais il ne faut pas que ce soit juste des femmes “alibi” qui soient choisies uniquement pour remplir des quotas. Les femmes qualifiées existent bel et bien. Ce qu’il faut, ce sont des stratégies et des politiques intentionnelles pour garantir leur participation dans les instances de gouvernance. Sans cette intentionnalité, cette volonté d’action concrète, on n’y arrivera pas.
Je peux prendre l’exemple du Rwanda, où la présence des femmes dans les postes décisionnels est une réalité grâce à la volonté politique de Paul Kagame et à une stratégie claire pour les intégrer. C’est aussi le cas en Éthiopie et au Togo, où des femmes occupent des rôles importants dans les organes de gouvernance, notamment grâce au soutien et aux décisions du président Faure Gnassingbé. On voit bien que dans les pays où les dirigeants ont cette volonté d’inclure des femmes compétentes, il y a de véritables avancées.
Aujourd’hui, au Togo, il y a par exemple une première ministre, Victoire Dogbé, qui est une femme brillante, et d’autres femmes ministres jeunes et talentueuses. C’est le fruit d’une décision réfléchie et d’une politique qui favorise les talents féminins. Dans d’autres pays, il reste encore des progrès à faire pour que les femmes compétentes puissent également avoir une chance de participer activement à la gouvernance.
De plus en plus de jeunes vous voient comme un modèle d’inspiration. Étant donné votre expérience auprès de ces jeunes, quelles opportunités voyez-vous aujourd’hui pour la jeunesse africaine ? On constate que de nombreux jeunes entrepreneurs se lancent, mais rencontrent des difficultés à avancer. Souvent, après analyse, on constate qu’ils manquent des outils adéquats et qu’ils ne maîtrisent pas toujours pleinement leur démarche. Que leur recommanderiez-vous ?
Nabou Fall : À mon avis, il est urgent que les jeunes aient un accès facile à la formation. Mais pas seulement à la formation ; ils doivent aussi avoir accès aux opportunités. Le véritable problème aujourd’hui, c’est que lorsqu’un jeune crée une entreprise, il se heurte à un manque d’opportunités de débouchés. Dans certains de nos pays, malgré tous les discours sur l’entrepreneuriat des jeunes, la consommation locale n’apporte pas encore assez de débouchés pour eux.
Je peux parler du Togo, que je connais bien. J’apprécie beaucoup l’initiative de Togo Mall, qui permet aux jeunes entrepreneurs d’y trouver un réseau de distribution. Beaucoup de jeunes créent des entreprises, mais n’ont pas de canal pour vendre leurs produits. Ce genre d’initiative est donc nécessaire. Les jeunes ont aussi besoin de formations entrepreneuriales adaptées.
Je trouve aussi que des initiatives comme celles de l’INPHB de Yamoussoukro sont très intéressantes. La question est donc : “comment créer une véritable courroie de transmission entre les universités, les écoles supérieures, les centres d’accompagnement des entrepreneurs et les entrepreneurs eux-mêmes ?” Il est important d’assurer une bonne transmission des connaissances et d’encourager la collaboration entre les grandes entreprises, les acteurs financiers et les jeunes créateurs. Il faut aussi développer des modèles de financement innovants, pour permettre aux entrepreneurs de financer leurs projets, d’assurer leur durabilité et de se développer dans le temps.
Aujourd’hui, peut-on dire que Nabou Fall a accompli l’objectif pour lequel elle s’est lancée dans l’écosystème entrepreneurial ?
Nabou Fall : Pas vraiment. Je ne sais pas, parce que je n’ai pas encore réalisé tout ce que je souhaite accomplir. J’ai toujours des projets et des défis à relever. Je ne peux pas dire que je suis venue avec un objectif précis comme ça. J’ai simplement saisi les opportunités par passion, parce que cela m’intéresse. Et tout ce que je fais, je le fais avec cœur. Je n’ai pas terminé, je ne suis pas encore morte ! J’ai encore plein de projets en cours, et tant que je vis, je suis toujours dans l’action. Ce n’est que lorsqu’on est mort que c’est vraiment fini.
Est-ce que Nabou Fall a un rêve ultime ?
Nabou Fall : Mon rêve ultime, c’est d’être en bonne santé et de vivre le plus longtemps possible. Parce qu’avec ces deux choses-là, on peut rêver à tout. Mais si tu n’as pas ça, mon cher, tout est fichu.
Alors, quel héritage espérez-vous laisser ? Lorsque vous atteindrez un moment où vous n’aurez plus la force de travailler, qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de vous ?
Nabou Fall : J’aime beaucoup cette citation de Maya Angelou qui dit : “I have learned that people will forget what you said, people will forget what you did, but people will never forget how you made them feel.” J’aimerais que les gens se rappellent comment je les ai faits se sentir. C’est ça, le plus important pour moi. L’héritage, c’est quand les gens que j’ai rencontrés une fois dans ma vie se souviennent que je les ai rencontrés, et ça, c’est plus que de l’argent. C’est plus que des milliards. C’est que, positivement, ils se souviennent que j’ai eu un impact dans leur vie. Ça, pour moi, c’est l’héritage.
Il y a des personnes qui ont travaillées pour moi, il y a 20 ans, et aujourd’hui, c’est leur souvenir de ce qu’on a fait ensemble qui compte. J’ai un téléphone que j’utilise, et vous serez surpris, mais c’est une de mes collaboratrices que j’ai retrouvée à Brazzaville qui m’a envoyé quelqu’un qui vend toutes sortes de téléphones. Il m’a dit : “Madame a dit de choisir le téléphone que vous voulez.” Parce qu’aujourd’hui, si je suis directrice, c’est grâce à elle. Pour moi, le plus important, c’est l’impact que j’ai eu sur les gens et comment j’ai pu transformer leur vie. C’est ça, l’héritage.
C’est un plaisir de vous avoir comme visage de ce numéro du magazine Ocean’s News. Aimeriez-vous transmettre un message aux jeunes et femmes entrepreneurs qui cherchent à réaliser leur vision dans le contexte africain ?
Nabou Fall : Rêver c’est bien, avoir une grande vision, c’est essentiel, mais commencer là où vous êtes avec ce que vous avez, c’est encore mieux. L’action est le moteur de l’accomplissement, les erreurs sont le carburant de l’avancement & la persistance vous permettra de suivre votre voie professionnelle ou entrepreneuriale. Et tout le monde n’est pas obligé d’être entrepreneur, la réussite a plusieurs visages, à vous de choisir le vôtre et d’y mettre votre engagement. Ma chaine YouTube Nabou FALL Officiel est un canal d’enseignement gratuit dédié au développement professionnel et personnel que je mets à la disposition de tous ceux qui veulent grandir et briller dans leur travail.
