fléau environnemental en entreprise sociale. Sa structure Hyacinth Art House, fondée en 2021, emploie plus de 140 femmes artisanes et a extrait plusieurs tonnes de jacinthe d’eau du lac Tanganyika. En 2024, Forbes Afrique l’a inscrite sur sa liste des 30 Under 30. Un parcours construit depuis l’enfance, loin des formules toutes faites.
Elle avait à peine vingt ans quand les images de la jacinthe d’eau envahissant le lac Tanganyika ont commencé à la hanter. Pas comme une menace abstraite. Comme un problème personnel, qui réclamait une réponse concrète. Kathia Gretta Iradukunda a trouvé cette réponse en 2021, avec la création de Hyacinth Art House au Burundi.
Cinq ans plus tard, son entreprise a extrait plus de cinq tonnes de jacinthe d’eau du lac, formé des centaines de femmes au tressage et décroché une place dans la liste Forbes Afrique 30 Under 30. Ce qui avait commencé comme une intuition d’étudiante est devenu un modèle économique étudié sur plusieurs continents.
Kathia Gretta Iradukunda, Gitega, les reportages et le lac qui suffoque
Kathia Gretta Iradukunda est le deuxième enfant d’une famille de cinq, dans la ville de Gitega, au centre du Burundi. Elle grandit dans une maison où la télévision allume ses premières curiosités. Les reportages sur la destruction des écosystèmes lacustres du pays la frappent tôt. La jacinthe d’eau y revient souvent.
Cette plante aquatique venue d’Amérique du Sud colonise les lacs et les rivières d’Afrique subsaharienne. Elle prive les poissons d’oxygène, bloque la navigation et détruit les activités des pêcheurs. Sur le lac Tanganyika, quatrième plus grand lac du monde et poumon économique du Burundi, ses effets sont particulièrement dévastateurs. L’enfant de Gitega retient ces images. Elle n’a pas encore de réponse. Mais elle a déjà une question.
Pour ses études supérieures, Kathia Gretta Iradukunda rejoint Bujumbura et intègre l’Université Lumière, où elle suit un cursus en Santé publique. Elle participe à des sessions de formation en entrepreneuriat et en leadership. Un jour, elle intègre un groupe WhatsApp de jeunes burundais qui partagent des idées de projets.
Un membre y évoque la possibilité de fabriquer des serviettes hygiéniques à partir de jacinthe d’eau. L’idée n’aboutit pas, mais elle ouvre une fenêtre. Kathia Gretta fait ses recherches. Elle découvre que les tiges séchées de la plante, après deux à trois semaines de séchage, peuvent être tressées pour donner des paniers, des sacs, des tapis, des lampes.
La découverte est simple. La conséquence est immense. En mars 2020, elle participe au concours Boss Lady Challenge organisé par Econet Wireless au Burundi. Elle remporte l’équivalent de 2,5 millions de francs burundais. Cette somme lui permet de financer les premières étapes de ce qui deviendra Hyacinth Art House.
Hyacinth Art House, une entreprise qui tresse deux objectifs

Le 8 mars 2021, Journée internationale des droits des femmes, Kathia Gretta Iradukunda fonde officiellement Hyacinth Art House. La date n’est pas anodine. L’entreprise sociale repose dès le départ sur deux axes indissociables. Le premier est environnemental. La collecte à grande échelle de jacinthe d’eau dans le lac Tanganyika contribue à la restauration d’un écosystème fragilisé.
Le second est économique et social. Les tiges récoltées sont séchées, puis confiées à des femmes artisanes organisées en coopératives. Ces femmes tressent des paniers, des sacs d’épicerie, des sets de table, des boîtes de rangement et des lampes. Chaque objet porte un savoir-faire burundais rehaussé d’un design contemporain.
Les ateliers de production se trouvent principalement à Bubanza, dans le nord-ouest du pays, avec une coopérative regroupée au sein de la SCABU, la Synergie des coopératives artisanales. Hyacinth Art House travaille également avec cinq associations de jeunes pour la collecte de la plante sur le lac.
En 2023, l’entreprise comptait 140 artisanes actives et avait traité environ cinq tonnes de jacinthe d’eau depuis sa création. Les produits sont commercialisés au Burundi, auprès d’une clientèle locale jeune et de la diaspora burundaise installée à l’étranger. L’entreprise cible aussi les hôtels, les professionnels de la décoration d’intérieur et les entreprises en quête d’objets responsables.
Le parcours ambitieux de Kathia Gretta Iradukunda se construit aussi par la compétition. En 2022, elle remporte le Prix du public lors de la première édition du Prix Awa, organisé par Enabel, l’agence belge de coopération au développement. Cette distinction lui ouvre des opportunités de réseautage en Belgique et un accompagnement personnalisé pour renforcer son modèle économique.
La même année, le bureau du PNUD au Burundi lui décerne le prix de la Semaine de l’innovation. Le ministère burundais de la Solidarité sociale et de l’Égalité des genres la reconnaît également pour son action en faveur des femmes artisanes.
En 2024, Forbes Afrique l’inscrit sur sa liste 30 Under 30, le palmarès annuel qui recense les jeunes personnalités africaines les plus prometteuses dans leurs secteurs respectifs. La même année, elle figure parmi les 50 finalistes du programme African Women in Development de la Donors for Africa Foundation, sélectionnée parmi plus de 1 700 candidatures en provenance de 34 pays africains.
Ces distinctions successives confirment que le modèle de Hyacinth Art House dépasse les frontières du Burundi. En décembre 2023, Kathia Gretta présente son projet au Forum africain du commerce et de l’investissement d’Ifrane, au Maroc. Elle y défend l’idée que les solutions aux crises environnementales africaines peuvent naître localement, à condition de donner aux femmes les outils économiques pour les développer.
L’enjeu pour Kathia Gretta Iradukunda dans les prochaines années sera de structurer une chaîne de valeur plus solide, de développer les marchés d’export et d’amplifier la capacité de collecte sur le lac pour avoir un impact environnemental mesurable à plus grande échelle. Ce que son entreprise prouve déjà, c’est qu’une crise écologique peut devenir un levier d’émancipation économique. Le lac Tanganyika n’a pas fini de livrer ses ressources.