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Nini Nicoué, l’école de rigueur

À ESAMOD, Nini Nicoue a formé plus de 1 200 stylistes-modélistes en 38 ans, tous parcours confondus, dont une licence professionnelle mode délivrée depuis 2021. La couture, elle y a pris goût en enfilant les aiguilles de sa mère, chaque week-end, dans une maison de Lomé où personne n’imaginait qu’un tel geste déciderait d’une vie. Trente-huit ans plus tard, ce sont des stylistes-modélistes d’une quinzaine de nationalités qui sont passés entre les murs de son école. Portrait.

À bientôt 65 ans, la Fondatrice de l’École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD) continue de se battre pour une idée que son pays n’a pas encore tout à fait entendue : la mode est un métier d’avenir, et il s’apprend. Depuis l’atelier qu’elle a ouvert à Lomé à son retour de Paris en 1988, Nini Nicoue a construit l’une des écoles de mode les plus anciennes du Togo. Son parcours raconte, en creux, la difficulté à faire reconnaître un métier que beaucoup, encore aujourd’hui, réduisent à un choix par défaut.

Il faut pousser la porte de l’École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD), dans le quartier Nukafu de Lomé, pour comprendre ce que trente-huit ans d’obstination peuvent produire. Un escalier mène au premier étage, où s’ouvre le  bureau de Nini Nicoue, Fondatrice et Directrice générale de l’école. Ce matin-là, dans les salles de classe, personne ne lève la tête. 

Des étudiants penchés sur leurs croquis, crayon en main, cherchent la ligne juste d’une silhouette. D’autres découpent des tissus posés à plat sur les grandes tables. Au fond, le ronronnement régulier des machines à coudre rythme la pièce, sous l’œil des enseignants qui circulent entre les postes. L’ambiance est studieuse, presque silencieuse.

Au milieu de cette ruche, une femme nous accueille avec une chaleur immédiate, celle des gens qui n’ont plus rien à prouver mais tout à transmettre. Nini Nicoue, styliste, créatrice de mode, mère de cinq enfants, se définit d’abord ainsi : une femme battante. « Quand je veux quelque chose, je travaille à réunir toutes  les conditions pour l’obtenir », résume-t-elle. Ses proches ajoutent trois mots qu’elle accepte en souriant. Passionnée. Téméraire. Trop modeste.

Les aiguilles de sa mère

L’histoire qui l’a menée jusqu’à ces salles de classe commence pourtant loin des podiums. Elle commence avec une paire d’yeux fatigués et une bobine de fil.

Dans la maison familiale de Lomé, où Nini grandit au sein d’une famille ordinaire, sa mère est secrétaire. Pas couturière, le détail a son importance. Passée la quarantaine, la myopie l’empêche d’enfiler ses aiguilles seule. Alors chaque week-end, elle appelle sa fille. L’exercice devient un rituel. 

À l’école, chez les sœurs, la petite apprend en parallèle les points de couture élémentaires, qu’elle aime plus que de raison. Très jeune, sa mère lui coupe un petit boubou dans un tissu Angélina qu’elle coud pour elle-même. « C’est de là qu’est née cette passion pour la couture », confie-t-elle à Ocean’s News. « Pas encore pour la mode à proprement parler. Juste pour la couture », ajoute-t-elle avec le sourire.

Le lycée transforme le jeu en méthode. L’adolescente déteste porter deux fois la même tenue dans la même journée. À l’époque, on rentre déjeuner à la maison avant de redescendre en classe l’après-midi, et l’occasion de se changer est trop belle. Son argent de poche ne suit pas. Alors elle coud.     « Ce n’était pas de la vocation à ce moment-là, dit-elle, c’était de la nécessité. »

En 1986, Nini Nicoue part étudier le marketing et le commerce à Paris. Le plan est clair, l’avenir tracé. Mais Paris ne la séduit pas. Le froid, l’absence de soleil, l’étrangeté de tout. La jeune femme n’accroche ni au climat ni à la ville et veut rentrer. Sauf qu’on ne quitte pas Lomé pour y revenir trois mois plus tard les mains vides, surtout lorsqu’on a fait ses études à Paris.

Un matin de décembre, sur le chemin des cours, elle s’arrête. Que fait-elle dans ce pays ? Au lieu d’entrer en classe, elle pousse la porte d’un centre d’information parisien où sont recensées toutes les écoles de mode de la capitale. Elle en fait le tour, méthodiquement. En janvier, elle s’inscrit à Formamod, école de stylisme et de modélisme parisienne.

Son père y voit d’abord « une solution de facilité », avant de comprendre, à la lecture de ses lettres et de ses croquis, qu’il s’agit d’un choix réfléchi. Des années plus tard, après sa mort, Nini Nicoue retrouvera dans un tiroir de la maison familiale toutes ses lettres soigneusement archivées, et les copies que ce père méticuleux gardait de chacune de ses propres réponses. Les archives silencieuses d’une fierté qui n’avait pas su dire son nom tout de suite.

Nini Nicoue : rentrer pour transformer un secteur

À Formamod, une évidence la rattrape. Avant son départ, elle tenait son couturier de Lomé pour le meilleur de la ville. Il lui avait confectionné des tenues pour la France. Une fois plongée dans les codes du métier, elle réalise qu’elle ne peut plus les porter, car rien n’y correspond aux standards qu’elle apprend. 

Le meilleur couturier de son monde d’avant ne tient pas la comparaison. Ce constat, qui aurait pu la pousser à rester, produit l’effet inverse. Un camarade chinois tente de la retenir. « Mais Nini, tu vas rentrer pour faire quoi ? Reste ici, travaille ici. » Elle lui répond qu’elle rentre pour changer les choses chez elle. 

Paris, capitale mondiale de la mode, ne la fascine pas. Lomé l’attend. En août 1988, Nini Nicoue pose ses valises sur la terre qui l’a vu naître. En septembre de la même année, elle ouvre son atelier, Ayanick Création, et commence déjà à travailler. Ses amis étudiants restés au pays font circuler son nom. 

Neuf mois après son retour, elle organise son premier défilé au Centre culturel français, avec les étudiants de l’Université du Bénin, actuelle Université de Lomé. L’événement est gratuit car il ne s’agit pas encore de gagner de l’argent, il s’agit d’exister. Son père assiste au défilé suivant, comblé. Un matin, il est arrivé à l’atelier avec un grand pot de fleurs. Un geste de célébration, à sa manière. Il décède l’année suivante. « De là où il est, je pense qu’il serait fier de moi », souffle-t-elle. 

L’atelier ne suffit pourtant pas à la mission que Nini Nicoue s’est donnée. Face à une clientèle dont elle avoue ne pas maîtriser les codes, elle préfère la transmission au service. En 1993, l’atelier Ayanick Création devient une école, EAMOD Ayanick, avec l’agrément du ministère de l’Enseignement technique. Le contenu de la formation ne cesse ensuite d’évoluer. En 2014, elle sollicite un diplôme d’État, qui aboutit au Brevet de Technicien (BT). 

En 2021, un agrément de l’enseignement supérieur lui permet enfin de délivrer une licence professionnelle mode. L’école prend alors son nom actuel, ESAMOD (École Supérieure des Arts de la Mode). 

ESAMOD, un programme pensé pour l’employabilité

Ce que l’on découvre à ESAMOD, c’est un programme bien plus structuré que ne le laisse imaginer l’image d’un métier manuel appris sur le tas. La formation repose sur deux piliers que Nini Nicoue distingue avec soin. Le modélisme : la coupe à plat, le patronage, la gradation, le montage. Le geste, la précision, la matière. Le stylisme : « le côté rêve et création, l’art d’interpréter ou faire évoluer l’existant », dit-elle. Capter les tendances, imaginer, proposer sur le papier ce qui n’existe pas encore. 

Autour de ce cœur gravitent la gestion et le droit, pour préparer les futurs diplômés à piloter leur propre atelier, la technologie du vêtement, qui couvre l’ensemble des matières textiles et leur utilisation, la chromatologie, l’art d’associer les couleurs, la méthodologie de recherche pour l’élaboration des projets professionnels, puis le français, l’anglais et la bureautique.

La progression est pensée sur trois années. La première est centrée sur le modélisme, les fondamentaux techniques. La deuxième ajoute le stylisme et l’ensemble des cours complémentaires. La troisième année de licence se referme sur un projet de collection, soutenu devant un jury et présenté au public lors d’un défilé. 

L’exercice dépasse la couture. Monter un dossier de financement, recruter et entraîner des mannequins, organiser un podium, tout cela fait partie du programme, parce que tout cela fait partie du métier. Cette exigence de résultat concret, visible, portable, est au cœur de la pédagogie de l’école.

Dans les salles, ce mardi matin, les étudiants le vivent en direct. Francine Paulette-Angèle Mendy, Sénégalaise, deuxième année, peaufine un dessin technique sur le thème rétro. La boîte d’aquarelle est posée, reste la maquette de tissu à représenter sur le bas du mannequin. « ESAMOD est une école qui offre un parcours complet, et je suis privilégiée de faire partie des étudiants de cet établissement », confie-t-elle. 

Quelques tables plus loin, Sabi Louwo Koudous, deuxième année lui aussi, présente son ensemble rétro : jupe longue au genou, petit haut, et une robe pensée pour les soirées. Plus jeune dans le parcours, Dokou Gloria, en première année, se prépare pour le défilé de fin d’année. « Je suis capable de faire moi-même mes propres tenues », se réjouit-elle. « Cette première  année s’est bien passée, et j’en suis très fière », a-t-elle ajouté.

Intégrer ESAMOD, une école d’excellence pensée par Nini Nicoue 

L’admission à ESAMOD est ouverte à toute personne titulaire du baccalauréat ou de diplômes équivalents, condition sine qua non pour intégrer le cursus de licence. Dans les faits, l’école accueille des profils très divers : des bacheliers fraîchement émoulus du lycée, mais aussi des étudiants déjà passés par l’université, parfois même déjà titulaires d’une licence ou d’un BTS dans un autre domaine, venus se réorienter vers la mode par choix assumé. 

Avant toute inscription, le contenu complet du programme est présenté aux candidats, sans rien dissimuler de son exigence. « Si la personne n’est pas suffisamment déterminée, elle abandonne rapidement », prévient Nini Nicoue, qui préfère une poignée d’étudiants réellement motivés à une classe pleine mais désengagée. Un entretien de sélection permet de mesurer, au-delà du diplôme, la motivation et la vision du candidat.

Aujourd’hui, l’école présente chaque année une quarantaine d’étudiants en licence professionnelle mode. Interrogée sur une éventuelle crainte de former sa propre concurrence en multipliant les diplômés, elle balaie l’objection d’un revers de main. Le terrain, dit-elle, reste vierge, même trente-huit ans après ses débuts, et une seule personne ne suffira jamais à répondre à la demande. Chaque promotion d’ESAMOD se prépare, en principe, à clôturer son cursus par un défilé. 

Loin d’être un simple exercice de style, le défilé fait partie intégrante de la pédagogie de l’école. Les étudiants y apprennent à monter un dossier de recherche de financement, à recruter et à entraîner des mannequins, à organiser un podium lisible pour un public non initié. Pour un jeune couturier, insiste Nini Nicoue, un défilé reste la meilleure plateforme de publicité. En une soirée, il touche un public que des mois de démarchage individuel ne permettraient pas d’atteindre, surtout lorsque les médias relaient l’événement. 

Même lorsque la recherche de financement n’aboutit pas totalement, l’expérience acquise dans l’organisation reste, selon elle, un apprentissage précieux pour l’autonomie future des étudiants. Certaines promotions, reconnaît-elle, ne parviennent pas à organiser leur défilé faute de moyens, l’exercice demeure complexe à monter, mais l’objectif reste que chacune y parvienne.

L’un des arguments les plus concrets en faveur de l’École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD) tient à la rapidité avec laquelle ses étudiants deviennent opérationnels. Dès la deuxième année, ils sont en mesure de prendre des commandes de clients, en parallèle de leur formation, et donc de commencer à générer un revenu avant même d’être diplômés. 

Si une commande s’avère trop complexe, l’étudiant peut revenir chercher de l’aide auprès de ses formateurs, mais l’objectif reste l’autonomie complète à la sortie. Nini Nicoue se souvient avec une fierté particulière de deux anciennes étudiantes venues lui confier avoir déjà rentabilisé le coût de leur scolarité avant même la fin de leur cursus, grâce aux commandes honorées pendant leurs études. « C’est exactement l’objectif recherché », résume-t-elle.

Les combats d’une vie

Il y a pourtant, derrière le sourire de la directrice, une amertume qu’elle ne cache pas. Elle la formule comme un cri de cœur. En trente-huit ans, elle n’a jamais reçu la moindre subvention de l’État togolais, pas même une facilité pour son agrément, payé au même tarif que des établissements qui accueillent des milliers d’étudiants. 

« Aucune reconnaissance. C’est comme si j’étais transparente. Sinon, comment l’expliquer ? Dans un autre pays, un confrère reçoit de l’État un terrain et un financement pour ouvrir son école de mode. À Lomé, je peine à payer mes frais d’agrément pour pouvoir former. C’est plus difficile de creuser un sillon que de l’approfondir, et nous évoluons sur un sentier non battu. Avec un peu de considération, on pourrait mieux faire », confie Nini Nicoue.

Elle élargit ensuite le constat à l’ensemble du secteur : « C’est vrai qu’il existe des actions pour soutenir le secteur, mais il en faut davantage. La base est très large et manque cruellement de professionnalisme, les maîtres et maîtresses couturiers ne peuvent transmettre que ce qu’ils connaissent eux-mêmes. Dans ce cas, certains types de formation restent, à mon avis, utopiques. »

Sa plus grande fierté reste d’ailleurs son projet le moins compris :  Fragima Fashion, un catalogue de modèles destiné aux couturiers, lancé en 2011 pour donner aux exécutants du secteur un accès à des créations originales plutôt qu’à des copies approximatives. Trois éditions ont vu le jour, saluées à l’étranger. « Une fois, à l’aéroport, un agent de scanner a remarqué mon « book » et m’a dit : “Même Yves Saint Laurent n’a pas fait ça” », se remémore Nini Nicoue.

Quand on lui demande de mesurer le chemin parcouru depuis 1988, sa réponse surprend par sa sévérité. « Si je devais mettre en pourcentage la vision que j’avais pour ce pays et ce qui a été accompli, je dirais à peine 30 %. » Elle ne s’attribue pourtant pas l’échec, elle constate. Malgré ces obstacles, Nini Nicoue continue de transmettre le même message à ses étudiantes, notamment aux plus jeunes, à qui elle rappelle qu’elles n’ont pas droit à l’erreur une fois leur vocation choisie.

Trente-huit ans après avoir posé sa première machine à coudre dans un atelier de Lomé, c’est cette exigence, plus que les diplômes accumulés, que Nini Nicoue revendique comme son véritable héritage. Quelque part entre un croquis et un patronage, la relève s’exerce. L’aiguille de Lomé, elle, n’a pas fini de coudre.

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