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Interview : « la mode est un métier d’avenir, et il s’apprend », Nini Nicoué

Nini Nicoué fondatrice ESAMOD Nini Nicoué fondatrice ESAMOD
Cover Story n°038, Nini Nicoué, fondatrice de l'école de mode ESAMOD

À ESAMOD, Nini Nicoué a formé plus de 1 200 stylistes-modélistes en 38 ans, tous parcours confondus, dont une licence professionnelle mode délivrée depuis 2021. À bientôt 65 ans, la fondatrice d’ESAMOD continue de se battre pour une idée que son pays n’a pas encore tout à fait entendue : la mode est un métier d’avenir, et il s’apprend.  

Depuis l’atelier qu’elle a ouvert à Lomé à son retour de Paris en 1988, Nini Nicoué a construit l’une des écoles de mode les plus anciennes du Togo. Son parcours raconte, en creux, la difficulté à faire reconnaître un métier que beaucoup, encore aujourd’hui, réduisent à un choix par défaut. Interview exclusive avec la Fondatrice de l’École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, présentez-vous à nos lecteurs qui vous découvrent pour la première fois. Pas la biographie de la cheffe d’entreprise, mais qui est Nini Nicoué au-delà de son entreprise ?

Nini Nicoué : Qui est Mme Nicoué ? C’est une femme, bien entendu. Une femme battante, qui a des enfants : cinq. Bientôt 65 ans. Créatrice de mode. 

Si vous deviez vous définir en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?

Nini Nicoué : Passionnée. Téméraire. Et… modeste, pour ne pas dire un peu trop modeste. Ce ne sont pas forcément les mots que je choisirais moi-même, mais plutôt la façon dont les gens me perçoivent. Moi-même, je suis passionnée : quand je veux quelque chose, il faut que je l’aie, c’est ça, le côté téméraire. On pourrait aussi parler de persévérance. Et un peu avant-gardiste, sans le dire.

Les débuts : la couture avant la mode 

On raconte que dès le collège, vous avez confectionné votre première jupe sur la machine à coudre de votre mère. Était-ce de la curiosité, une urgence, ou déjà une petite formation avec elle ?

Nini Nicoué : Ni l’un ni l’autre, en réalité. Ma mère n’est pas couturière, elle est secrétaire. Mais passée la quarantaine, avec la myopie, elle n’arrivait plus à enfiler ses aiguilles seule. Alors chaque week-end, elle me demandait de le faire pour elle et c’était devenu un exercice régulier. À l’école aussi, avec les sœurs, on apprenait déjà à faire de petits points de couture que j’aimais bien. Très jeune, ma mère m’a coupé un petit boubou dans un tissu Angélina que j’ai cousu pour moi-même. C’est de là qu’est née cette passion pour la couture, pas encore pour la mode à proprement parler, juste pour la couture.

Plus tard, au lycée, j’ai commencé à confectionner mes propres jupes et corsages. J’aimais me vêtir et je détestais porter deux fois la même chose dans la même journée. À l’époque, on rentrait à la maison à midi et on redescendait l’après-midi, donc il fallait parfois changer de tenue. Comme je savais déjà faire une fermeture, j’ai appris à raccorder le reste. Ce n’était pas de la vocation à ce moment-là, c’était surtout de la nécessité. Mon argent de poche ne suffisait pas pour acheter des vêtements, alors autant les faire moi-même.

Vous êtes allée à Paris pour étudier le marketing et le commerce, mais vous vous êtes finalement inscrite dans une école de mode. Comment cela s’est-il décidé, et comment votre père a-t-il réagi ?

Nini Nicoué : Je n’avais jamais vraiment prévu de faire de la mode. Pour moi, la couture était un plaisir, une façon de m’occuper quand je m’ennuyais, pas un projet organisé. En arrivant en Europe, je n’ai pas du tout accroché. Le climat, l’absence de soleil, tout me semblait étrange. Je voulais rentrer, mais on ne part pas en Europe pour faire trois mois pour revenir les mains vides. Il fallait donc faire quelque chose avant de rentrer.

Un jour de décembre, sur le chemin de l’école, je me suis demandé ce que je faisais dans ce pays. Au lieu d’aller en cours, je suis allée dans un centre d’information à Paris où l’on pouvait consulter la liste de toutes les écoles de mode. J’ai fait le tour, et en janvier, je me suis inscrite à Formamod, une école de mode basée à Paris. Mon père m’a dit à l’époque que c’était « une solution de facilité », mais a fini par comprendre que c’était une véritable vocation.

Nini Nicoué, Togo et le choix de rentrer

Nini Nicoué

Pourquoi avoir choisi de rentrer au Togo plutôt que de rester à Paris, alors capitale mondiale de la mode, où les opportunités semblaient plus grandes ?

Nini Nicoué : Avant de partir, j’avais un couturier que je considérais comme le meilleur. À mon départ, il m’avait confectionné des tenues, mais une fois entrée en école de mode, je n’ai pas pu les porter car elles ne respectaient aucun des codes que j’apprenais. Je me suis dit qu’il y avait du travail à faire chez moi.

Un camarade chinois m’a dit : « Mais Nini, tu vas rentrer pour faire quoi ? Reste ici, travaille ici. » Je lui ai répondu que je voulais rentrer pour changer les choses chez moi. Je suis donc rentrée au pays avec la vision de transformer l’écosystème de la mode dans mon pays. Le couturier que je trouvais si compétent avant mon départ m’apparaissait désormais modeste comparé à ce que j’avais découvert à Paris. Je me suis dit que je pouvais rapporter chez moi tout ce que j’avais reçu là-bas. C’est ce qui a motivé mon retour.

Trente-huit ans après, avec le recul, que faites-vous de cette conviction qui vous animait à l’époque ?

Nini Nicoué : Je ne peux pas dire que j’ai échoué. Je suis partie en 1986 et rentrée à Lomé en 1988. À l’époque, quand je repérais de loin quelqu’un portant une coupe faite par moi, je le reconnaissais immédiatement. Aujourd’hui, ce serait impossible. J’ai formé des gens qui, à leur tour, en ont formé d’autres, qui en ont formé d’autres encore. Je pense que « la mayonnaise a un peu pris », mais on aurait pu faire beaucoup mieux.

Si je devais mettre en pourcentage la vision que j’avais pour ce pays et ce qui a été accompli, je dirais à peine 30 %. Je sais qu’on peut faire mieux. À mon retour, j’ai dû me rendre au ministère pour demander un agrément pour me permettre de former en toute autonomie, parce que ce que je proposais n’existait pas encore dans le cadre réglementaire. J’ai obtenu cet agrément et j’ai commencé à délivrer des certificats. 

Plus tard, j’ai obtenu un BT (brevet de technicien), puis la licence. Avant, on disait : « Tu es nulle en classe, va apprendre la couture ». Aujourd’hui, on veut devenir styliste, obtenir un diplôme, une licence. Il y a une vraie différence. Mais avec davantage d’accompagnement, on pourrait encore largement mieux faire.

Le père : fierté et regrets 

Vous avez organisé un défilé dès votre retour, et votre père en aurait été très fier. Vous avez aussi confié regretter de ne pas avoir eu davantage de temps avec lui avant sa disparition. S’il était encore là aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Nini Nicoué : Mon père est mort en 1990, trop tôt. La dernière fois, en fouillant dans un tiroir de la maison familiale (il était très archiviste), je suis tombée sur les courriers que je lui avais envoyés depuis Paris. Quand il me répondait, il gardait toujours une copie de sa lettre en plus de celle qu’il m’envoyait.

À l’époque où j’ai commencé, ce n’était pas dans les mentalités qu’on poursuive ce genre de voie, souvent perçue comme un choix par défaut. Mais en recevant mes dessins et mes lettres, il a compris que c’était sérieux. Une fois rentrée, quand j’ai ouvert mon atelier, je l’ai vu arriver un matin avec un grand pot de fleurs, un geste de célébration. Il était fier. Puis, en 1989, j’ai organisé mon premier défilé et il était tellement content. Peu après, il est parti. De là où il est, je pense qu’il serait fier de moi.

Vous ouvrez justement votre atelier en 1988, qui devient une école en 1993. D’où est venue l’idée, ou la conviction, de transformer l’atelier en école ?

Nini Nicoué : Je vous l’avais dit, j’avais la vision de transformer la mode dans mon pays. Or un atelier ne touche que très peu de monde, quelques apprentis, et surtout une clientèle qui vient avec son tissu et ses propres exigences. Et honnêtement, je ne suis pas très à l’aise avec la clientèle ; je respecte énormément celles et ceux qui ont ce don-là, mais moi, je ne l’ai pas. Ce que je préfère, c’est la transmission.

Au-delà de la vision, c’était devenu pour moi une mission, et cette mission ne pouvait s’accomplir qu’à travers une école où je forme beaucoup de monde, qui à leur tour en forment beaucoup d’autres, et ainsi de suite au fil des années. En atelier, je n’avais ni l’espace ni le nombre d’étudiants nécessaires pour une vraie transmission ; j’étais surtout confrontée à la clientèle.

L’histoire du nom ESAMOD

École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD)

Nous sommes en 2026, trente-huit ans après le début de l’aventure. Comment définiriez-vous ESAMOD aujourd’hui ?

Nini Nicoué : C’est un parcours, une histoire, avec une vraie progression. J’ai commencé avec Ayanick Création, c’était le nom de l’atelier de 1988 à 1993. En 1993, c’est devenu EAMOD Ayanick, jusqu’en 2021. Et depuis 2021, c’est ESAMOD (l’École supérieure des arts de la mode).

Revenons en arrière. Pouvez-vous nous raconter chaque étape de ce parcours, de l’atelier Ayanick à ESAMOD ?

Nini Nicoué : Je suis rentrée au pays en août 1988 et j’ai commencé à travailler dès septembre. Je retrouvais des amis étudiants restés au pays pendant mon départ. Sachant que j’étais partie étudier la mode, ils m’ont fait connaître par le bouche-à-oreille. Mon tout premier défilé, je l’ai organisé au Centre culturel français avec les étudiants de l’Université du Bénin, actuelle Université de Lomé. Ce n’était même pas payant, c’était avant tout pour me faire connaître. J’ai fonctionné ainsi jusqu’en 1993.

N’ayant pas les moyens de la transmission que je voulais dans le cadre d’un simple atelier, l’idée de transformer la structure en école a germé, et je l’ai concrétisée en 1993. J’ai demandé l’agrément au ministère de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, qui m’a été accordé. 

Le contenu de la formation n’a cessé d’évoluer. J’aime découvrir et apprendre sans cesse, et quand une étape est franchie, il faut passer à la suivante  ; rester stagnant, surtout au XXIe siècle avec l’évolution rapide de la technologie et des réseaux sociaux, serait une erreur. Je suis donc repartie me former de 2009 à 2010.

À mon retour, j’ai sollicité l’enseignement technique, dont je dépendais à l’époque pour obtenir un diplôme d’État. Après une recherche approfondie, on m’a proposé un BT (brevet de technicien), obtenu en 2014, formation dispensée jusqu’en 2020-2021. Comme le contenu de mon programme dépassait le niveau du BT, j’ai ensuite sollicité l’enseignement supérieur pour un agrément correspondant. Depuis 2021, nous disposons de cet agrément, et l’établissement s’appelle désormais ESAMOD, qui délivre le diplôme de licence professionnelle.

Les étudiants ont-ils le choix entre le BT et la licence, ou sont-ils tenus de faire les deux ?

Nini Nicoué : Tous nos étudiants ont déjà le bac en entrant, le BT équivaut d’ailleurs normalement à ce niveau. Ils viennent donc pour la licence. Mais comme le contenu du BT est en grande partie inclus dans celui de la licence, autant leur donner les deux en même temps.

Nini Nicoué : le combat pour la formation continue des artisans

Nini Nicoué

Pourquoi le renforcement de capacités des responsables d’ateliers vous semble-t-il aussi essentiel ?

Nini Nicoué : Parce qu’on ne donne que ce qu’on a. Beaucoup de maîtres tailleurs et de maîtresses couturières ont eux-mêmes besoin d’une formation supplémentaire ; sans quoi, comment pourraient-ils le transmettre ? Un apprenti reproduit ce que lui enseigne son patron, avec ses limites ; et comme beaucoup de jeunes aujourd’hui ne veulent pas vraiment s’investir, ils repartent avec un savoir déjà incomplet, qu’ils transmettront à leur tour, diminué. De génération en génération, la compétence s’érode, alors qu’on devrait viser l’inverse.

Si l’on considère le nombre de couturiers présents dans une seule rue de Lomé, on mesure l’ampleur du potentiel. Si tous pouvaient exercer et vivre dignement de leur métier, ce serait un vrai gain pour le pays. Ce type de formation devrait être généralisé, d’autant que le pays met aujourd’hui en place un système de formation en alternance, qui ne peut fonctionner que si le maître d’apprentissage et l’école partagent la même vision. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et ce constat dépasse d’ailleurs largement le seul secteur de la mode. 

Fragima fashion, le catalogue signé Nini Nicoué

Vous avez également lancé l’initiative Fragima Fashion. Parlez-nous-en.

Nini Nicoué : Oui, depuis 2011. L’idée de mettre à disposition des couturiers (qui sont exécutants et non créateurs, ce sont deux métiers différents) un catalogue des modèles conçus par des créateurs, pour qu’ils puissent les proposer à leurs clients plutôt que de se limiter à des copies approximatives. Si cette vision avait été prise au sérieux par les acteurs compétents comme je l’ai fait moi-même, une partie du problème de communication autour du tissu africain serait aujourd’hui résolue. Le pagne a pourtant sa place partout, y compris dans un cadre habillé ou universitaire ; c’est un problème de communication et de vision plus que de produit.

Une fois, à l’aéroport, un agent de scanner, je ne saurais dire de quelle nationalité, a remarqué mon « book » (NDLR : catalogue de modèle) et m’a dit, en le regardant : « Même Yves Saint Laurent n’a pas fait ça. » Il a ajouté qu’il savait qu’une fois rentrée chez moi, ce travail ne serait sans doute pas perçu à la même valeur.

C’était presque une prophétie. Une jeune fille présente m’avait dit, dans le même esprit, que j’allais définir la tendance de mon pays. J’y ai cru, et j’ai réalisé trois éditions du catalogue Fragima Fashion, mais faute de financement pour le vulgariser et le diffuser dans tous les ateliers de couture, cette dimension-là n’a pas été comprise à sa juste mesure. C’est un peu le côté amer de cette aventure, mais cela fait aussi partie de l’expérience qui permet d’innover et de s’adapter.

En trente-huit ans, combien d’étudiants sont passés par l’école, entre Ayanick et ESAMOD ?

Nini Nicoué : Nous avons dépassé le millier d’étudiants formés et certifiés depuis le début. Depuis le lancement du parcours licence, nous accueillons aujourd’hui environ une quarantaine d’étudiants en année de licence, qui soutiennent leur diplôme chaque année.

L’école accueille-t-elle uniquement des étudiants togolais, ou également des étudiants venus d’ailleurs dans la sous-région ?

Nini Nicoué : Nous avons accueilli des étudiants de toute la sous-région et au-delà. À un moment donné, j’avais compté une quinzaine de nationalités différentes passées par l’école.

Nini Nicoué, le contenu pédagogique

Si l’on entre dans le détail, à quoi ressemble le contenu des cours à ESAMOD ?

Nini Nicoué : L’école forme au stylisme et au modélisme. Le modélisme, c’est la coupe à plat, le patronage, la gradation, le montage. Le geste, la précision, la matière. Le stylisme, c’est le côté rêve et création, l’art d’interpréter ou faire évoluer l’existant. C’est capter les tendances, imaginer, proposer sur le papier ce qui n’existe pas encore. 

À cela s’ajoutent des cours complémentaires : bureautique (traitement de texte, logiciels), français, anglais, gestion, droit, technologie du vêtement (les matières textiles et leur utilisation), chromatologie (l’art de la couleur, comment associer les teintes), et méthodologie de recherche pour préparer le mémoire de soutenance.

Pour la licence, la répartition est progressive : la première année est centrée sur le modélisme ; la deuxième année ajoute le stylisme et les cours complémentaires ; la troisième année est consacrée à l’approfondissement, à la recherche autour du thème de soutenance, à l’élaboration du projet et de la collection. Un projet de fin d’études ne peut pas rester uniquement théorique : il doit être illustré, ce qui donne lieu à un défilé de mode présenté à un public plus large lors de la soutenance.

Quelles sont les conditions d’admission à ESAMOD ?

Nini Nicoué : Il faut avoir le baccalauréat, on ne peut pas intégrer la licence sans le Bac. Certains viennent après être passés par l’université, avoir décroché une licence ou un BTS ailleurs. L’essentiel, c’est d’être motivé et d’avoir une vision ; sinon, c’est de l’argent gaspillé pour les parents.

Nous accueillons donc toute personne titulaire du Bac et désireuse de suivre la formation, mais nous prenons soin de bien présenter en amont le contenu du programme, qui est exigeant. Si la personne n’est pas suffisamment déterminée, elle abandonne rapidement. Je préfère avoir face à moi quatre ou cinq personnes réellement motivées que vingt qui ne veulent rien faire. Une sélection se fait donc aussi à travers les entretiens d’admission.

Le défilé de fin de promotion

Vous bouclez chaque promotion avec un défilé de fin de formation. Concerne-t-il tous les diplômés, ou une sélection ? Quel est son objectif ?

Nini Nicoué : Le défilé de l’école existe depuis 1995 avec la première promotion d’EAMOD Ayanick à la salle Fazao. Pour un couturier, le défilé est une plateforme de publicité. En une soirée, on touche énormément de monde, et les médias relaient. Ce qui marque les esprits, c’est toujours la performance, la prise de risque créative, plus que le classique déjà vu dans la rue.

École Supérieure des Arts de la Mode (ESAMOD)

Le défilé fait partie intégrante du programme. Il permet aux étudiants d’apprendre à monter un dossier de recherche de financement, à recruter et entraîner des mannequins, à organiser un podium lisible pour le public. Même sans succès dans la recherche de financement, l’expérience acquise reste précieuse pour leur autonomie future. Normalement, chaque promotion devrait défiler, mais certaines circonstances font que ce n’est pas toujours le cas, l’exercice reste complexe à organiser.

Existe-t-il un programme de suivi des diplômés, ou repartent-ils créer leur propre atelier de façon indépendante ?

Nini Nicoué : Les étudiants sont formés pour être autonomes. Dès la deuxième année, ils peuvent déjà prendre des commandes. Ils sont donc en principe capables de gagner leur vie à ce stade. S’ils rencontrent une commande trop complexe, ils peuvent revenir chercher de l’aide à l’école, mais une fois diplômés, ils n’ont plus besoin d’un accompagnement continu. Certains m’ont même confié avoir déjà rentabilisé le coût de leur scolarité avant même d’obtenir leur diplôme, ce qui est, pour moi, l’objectif recherché.

De tout ce parcours et de toutes ces initiatives, qu’est-ce qui vous rend la plus fière ?

Nini Nicoué : Je dirais sans hésiter le catalogue de mode Fragima Fashion. Fragima Fashion est un cahier de tendances africain qui présente surtout des modèles féminins, des croquis originaux et des dessins techniques, avec des descriptions en français et en anglais. Il a été conçu pour valoriser la mode africaine et servir d’outil pratique aux tailleurs, couturières, apprentis et passionnés du vêtement. Son idée principale est de combler un manque en proposant une mode adaptée aux besoins réels, au climat et à la vie quotidienne, tout en restant moderne. Il vise aussi à combler un manque intellectuel en stylisme.

J’ai été très satisfaite de ce projet, même s’il n’a pas été compris, même au plus haut niveau. J’ai frappé à toutes les portes pour qu’il soit subventionné et accessible à tous, sans succès.

J’ai parfois le sentiment de travailler pour un pays qui me signifie qu’on ne m’a rien demandé, alors qu’il s’agit de l’avenir de nos enfants. C’est comme si j’étais transparente, ou que mes efforts pour faire évoluer la mode togolaise n’étaient pas réels. Sinon, comment l’expliquer ? Dans un autre pays, un confrère reçoit de l’État un terrain et un financement pour ouvrir son école de mode.

À Lomé, je peine à payer mes frais d’agrément pour pouvoir former. C’est plus difficile de creuser un sillon que de l’approfondir, et nous évoluons sur un sentier non battu. Avec un peu de considération, on pourrait mieux faire. 

Mais mon cas n’est qu’un exemple parmi d’autres. C’est vrai qu’il existe des actions pour soutenir le secteur, mais il en faut davantage. La base est très large et manque cruellement de professionnalisme, les maîtres et maîtresses couturiers ne peuvent transmettre que ce qu’ils connaissent eux-mêmes. Dans ce cas, certains types de formation restent, à mon avis, utopiques.

J’ai cette anecdote d’une scène au marché, où un commerçant nigérian qui vend des tissus m’a dit : « L’État doit vous décorer. » Si des inconnus reconnaissent mon utilité pour ce pays, l’absence de reconnaissance institutionnelle togolaise me paraît d’autant plus incompréhensible.

Financement : le grand écart entre le soutien international et local

Nini Nicoué

Vous avez entre-temps lancé un programme de renforcement de capacité destiné aux tailleurs et chefs couturiers formateurs. Dites-nous-en plus.

Nini Nicoué : Au tout début, il a fallu que je me tourne vers l’extérieur pour trouver du financement afin de lancer cette formation en 2004. Par la suite, le projet a été accompagné par le Fonds National d’Apprentissage, de Formation et de Perfectionnement Professionnels (FNAFPP). Leur appui nous a permis de renforcer les capacités d’environ 250 tailleurs et chefs couturiers formateurs, issus de Dapaong, Kara, Sokodé, Kpalimé, Aného, Amlamé, Atakpamé et Lomé.

Vous avez aussi porté un projet appelé Alokpa. En quoi consistait-il ?

Nini Nicoué : Alokpa, c’est un concours de jeunes créateurs. Il a démarré sur le plan national, puis la nécessité s’est imposée d’en faire un événement international. Nous sommes passés à cinq pays de la sous-région, avec vingt-sept finalistes sur le podium. En prélude, nous organisions « La mode en mouvement », deux semaines de défilés, de Dapaong jusqu’à l’apothéose finale à Lomé. L’événement a connu quatre éditions, de 2001 à 2008, avant de s’arrêter pour la même raison que mes autres initiatives : le manque de financement.

Quand nous avons commencé, en 2001, il n’existait presque rien de comparable dans la sous-région. À la quatrième édition, nous nous sommes rendu compte que sans soutien extérieur, nous ne pouvions plus continuer, et le concours s’est arrêté en 2008. C’est dommage, parce qu’Alokpa faisait vraiment la promotion des jeunes créateurs. J’avais moi-même connu la difficulté de me faire connaître à mes débuts, alors je me suis dit qu’il ne suffisait pas de former des jeunes talents, il fallait aussi les révéler. Sans cette étape, c’est comme si je gardais des génies dans l’ombre.

Concrètement, comment les jeunes créateurs pouvaient-ils s’inscrire et participer ?

Nini Nicoué : Cela passait par un dossier de candidature. Un comité l’examinait pour évaluer le savoir-faire du candidat et déterminer s’il était apte à monter sur le podium, car je ne travaillais pas pour faire passer n’importe quoi sur scène. Si le podium n’était pas à la hauteur, ce n’était pas un évènement réussi. C’est cette exigence qui a fait la réputation d’Alokpa, avec un comité où chacun s’investissait comme si le projet lui appartenait personnellement.

Au final, c’était toujours une grande réussite avec chaque fois des milliers de participants. Certaines éditions, organisées à l’Hôtel Sarakawa, attiraient un monde considérable. Mais même avec ce succès public, nous n’arrivions pas à convaincre les investisseurs de l’importance de l’événement. C’est un peu comme si, en tant que citoyens togolais, nous ne parvenions pas à faire reconnaître ce que nous apportons à notre propre pays.

Pour conclure, que diriez-vous à une jeune fille de 17 ans qui souhaiterait aujourd’hui suivre vos pas dans ce métier ?

Nini Nicoué : C’est un message que je répète souvent à mes étudiants. Récemment encore, à une étudiante de première année dont le père n’était initialement pas favorable à son choix, j’ai dit : « Tu n’as pas droit à l’erreur. Ce n’est pas la volonté de tes parents, c’est toi qui as choisi, parce que tu as une vision, alors tu dois t’y donner à 100 %. » Quand on se donne pleinement, le résultat suit toujours. On ne peut pas espérer être performant en étant absent des cours ou peu investi.

Une fois qu’on a choisi une vision, il faut la poursuivre avec motivation, détermination, volonté et l’envie de bien faire, car il y a une différence entre faire et bien faire. Les jeunes d’aujourd’hui doivent être persévérants. Beaucoup abandonnent un projet à la moindre difficulté pour en commencer un autre, alors que la performance ne s’obtient qu’en poursuivant un même objectif jusqu’au bout, sans jamais lâcher en cours de route.

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