Il y a huit ans, Wave lançait ses services au Sénégal avec la promesse de rendre l’argent mobile aussi facile à utiliser que le liquide. Aujourd’hui, l’entreprise est présente dans onze pays africains, revendique plus de 25 millions d’utilisateurs actifs chaque mois et plus de 3 millions de marchands dans son écosystème. Karamokho Badiane, Directeur régional du développement commercial du groupe, observe cette croissance depuis l’intérieur, et le changement qui l’intéresse le plus n’est pas le nombre d’utilisateurs, mais la manière dont ils se servent de leur argent.
Selon lui, le mobile money a changé de nature. Au départ, les utilisateurs se connectaient une fois par mois, pour un montant important, essentiellement pour envoyer de l’argent à un proche. Aujourd’hui, les mêmes utilisateurs paient un trajet, un déjeuner, du crédit téléphonique ou une facture d’électricité, plusieurs fois par jour, pour des montants beaucoup plus faibles.
Ce basculement change la nature même des exigences posées à un service financier : un outil utilisé une fois par mois peut tolérer un peu de lenteur, un outil utilisé plusieurs fois par jour ne le peut pas. La rapidité et le prix deviennent, selon Karamokho Badiane, des conditions non négociables.
Ce constat éclaire la stratégie de Wave au-delà du simple transfert d’argent. Recevoir des fonds n’est, à ses yeux, qu’une porte d’entrée. La vraie question est ce que l’utilisateur peut en faire ensuite, notamment payer un commerçant, régler une facture, épargner ou faire tourner une petite activité économique.
C’est dans cette logique que l’entreprise a construit un réseau de plus de 3 millions de marchands, condition selon lui pour que les particuliers, les commerçants et les entreprises évoluent enfin dans le même environnement numérique. « Pour qu’une économie numérique fonctionne véritablement, il faut que les particuliers, les commerçants et les entreprises puissent évoluer dans le même environnement », a-t-il confié à Forbes Afrique.
Karamokho Badiane : le coût, l’utilité et la confiance
Pour Karamokho Badiane, l’inclusion financière ne se limite plus à ouvrir un compte, mais à ce que ce compte permet réellement de faire au quotidien. Il identifie trois leviers pour ancrer cet usage dans la durée : le coût des transactions, qui doit rester supportable pour des paiements de petits montants répétés ; l’utilité concrète du service dans la vie de tous les jours ; et la confiance, qui se construit sur des détails simples, connaître le coût d’une opération à l’avance, pouvoir accéder facilement à son argent, savoir qu’un paiement arrivera à destination.
Il refuse toutefois d’opposer brutalement cash et numérique. Le liquide reste, selon lui, familier et accepté presque partout, et les réseaux d’agents demeurent essentiels pour permettre aux utilisateurs de passer d’un univers à l’autre sans rupture de confiance. Il insiste aussi sur la nécessité d’un dialogue continu avec les régulateurs, dans un secteur où l’innovation avance plus vite que les cadres qui l’entourent.
Pour les cinq prochaines années, Karamokho Badiane anticipe moins une révolution des transferts d’argent qu’un élargissement de tout ce qui peut se construire autour. Il cite l’exemple du Sénégal, où Wave accompagne déjà le paiement numérique sur le BRT et le TER, deux services de transport qui n’ont, à première vue, rien à voir avec le mobile money classique. Pour lui, c’est précisément le signe que le paiement numérique devient une infrastructure discrète plutôt qu’un produit financier à part.
Il mise aussi sur la multiplication des partenariats, avec les entreprises, les commerçants, les institutions financières et les pouvoirs publics, aucun acteur ne pouvant, selon lui, répondre seul à l’ampleur des besoins.
Derrière l’ambition affichée de faire de l’Afrique le premier continent sans cash, Karamokho Badiane résume l’enjeu en une phrase : que les services financiers cessent d’être un frein pour devenir un outil qui facilite la vie, le commerce et l’activité économique du continent.