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Makhtar Diop, la mesure du développement

Makhtar Diop Makhtar Diop
Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (IFC)

Il est né sept jours après l’indépendance du Sénégal. Il a grandi sur les tatamis avant de gouverner des milliards. Aujourd’hui, depuis Washington, Makhtar Diop dirige la Société financière internationale (IFC), le bras privé du Groupe Banque mondiale, avec 56 milliards de dollars engagés en 2024. Un parcours qui ne ressemble à aucun autre. Portrait.

27 juin 1960. Dakar à sept jours d’indépendance. Le drapeau vert, jaune et rouge flotte depuis moins d’une semaine sur les bâtiments publics. Les fonctionnaires français plient bagage. Les Sénégalais reprennent leur pays en main, dans l’enthousiasme et l’inquiétude mêlés d’un peuple qui découvre qu’être libre est plus difficile qu’il n’y paraît.

Ce jour-là, Makhtar Diop naît à Dakar. Il ne choisit pas cette coïncidence. Mais elle le suivra partout. Quand il parle de l’Afrique, il parle d’un continent qui a exactement son âge. Quand il parle de développement, il parle de quelque chose qu’il a vu se construire depuis l’enfance, lentement, douloureusement, avec des avancées et des reculs que les statistiques ne racontent jamais bien.

Ce que peu de portraits retiennent sur Makhtar Diop, c’est qu’avant d’être économiste, il était combattant. Pas métaphoriquement. Sur les tatamis, le karaté devient sa discipline centrale à un âge où d’autres collectionnent des images de footballeurs. Il s’y donne avec une intensité qui finit par payer : trois fois champion national du Sénégal. Deux participations aux Championnats du monde en tant que représentant de son pays.

Des années plus tard, il attribuera à ces heures d’entraînement la capacité à tenir dans l’adversité, à lire une situation avant d’agir, à ne pas confondre la vitesse avec la précipitation. Cette discipline-là, on la retrouve dans chaque étape de ce qui suit.

Makhtar Diop : Warwick, Nottingham et le choix du retour

Makhtar Diop
Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (IFC)

Makhtar Diop traverse la Manche pour ses études. Université de Warwick d’abord, où il obtient un Master of Science en économie. Université de Nottingham ensuite, pour un Master of Philosophy dans la même discipline. Deux universités britanniques parmi les plus sérieuses en sciences économiques.

En 1980, aller étudier à Londres ou à Manchester est le passage obligé d’une certaine élite sénégalaise. Makhtar Diop appartient à cette génération qui avait tout pour rester en Europe : le diplôme, le réseau, la langue, mais qui choisit de rentrer. Il rentre à Dakar avec une méthode.

Sa première adresse professionnelle, c’est l’Union Sénégalaise de Banques (USB). Il y entre comme analyste financier, fondé de pouvoir. Un titre modeste pour quelqu’un qui sort de Nottingham. Mais il sait ce qu’il y cherche : comprendre comment circule l’argent dans un pays africain, au niveau le plus concret. Pas dans les rapports, mais dans les comptes.

De l’USB, il glisse vers le ministère de l’Économie et des Finances comme conseiller technique. Puis vers le FMI, entre 1997 et 2000, comme économiste. Le monde institutionnel commence à le reconnaître comme quelqu’un qui sait lire ce que les autres ne voient pas dans les chiffres.

En avril 2000, Abdoulaye Wade gagne l’élection présidentielle. C’est l’alternance. Quarante ans de règne socialiste se terminent en un soir. Le pays veut du neuf. Le premier gouvernement de Moustapha Niasse cherche des hommes à la fois compétents et jeunes. Makhtar Diop a 39 ans. Il devient ministre de l’Économie et des Finances.

Le plus jeune à avoir occupé ce poste dans l’histoire du Sénégal. Son mandat dure un peu plus d’un an. Il est court, mais dense. Il lance avec Standard & Poor’s le premier Sovereign Debt Credit Rating pour un pays d’Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud. Une première continentale. Cette notation souveraine permettra au Sénégal d’accéder aux marchés financiers internationaux dans des conditions qu’ils n’avaient jamais obtenues jusque-là.

Makhtar Diop restructure la Direction des douanes. Informatise les services du Trésor. Joue un rôle central dans la fusion du plan Omega et du MRAP, qui donnera naissance au NEPAD. Sa démission, quelques mois plus tard, n’est jamais vraiment expliquée publiquement. Des divergences de fond sur la politique financière avec le gouvernement Wade, selon les contemporains. Il part sans bruit, sans déclaration fracassante. La même discrétion qu’à son arrivée.

Le long voyage de la Banque mondiale

Makhtar Diop
Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (IFC)

En 2001, Makhtar Diop rejoint la Banque mondiale. Ce qui suit ressemble à la traversée d’un atlas. 

Directeur des opérations pour le Kenya, l’Érythrée et la Somalie. Directeur Finance, Infrastructure et secteur privé en Amérique latine et dans les Caraïbes. Directeur des opérations et de la stratégie pour la même région. Des années au Brésil, où il apprend à penser le développement depuis un pays émergent d’une autre échelle, avec d’autres contradictions, d’autres douleurs.

En 2012, Makhtar Diop devient vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique subsaharienne. Premier Africain francophone à occuper cette fonction dans l’histoire de l’institution. Pendant six ans, il supervise des engagements d’un montant record de 70 milliards de dollars en direction du continent. 

Pour l’énergie, pour l’éducation des filles, pour l’autonomisation économique des femmes et pour les infrastructures qui manquent depuis trop longtemps. En 2018, il prend la vice-présidence mondiale pour les Infrastructures. Énergie, transports, numérique, partenariats public-privé, à l’échelle planétaire cette fois.

Le 1er mars 2021, Makhtar Diop prend la direction générale de  la Société financière internationale (IFC). Premier Africain à diriger cette institution créée en 1956, dont le mandat tient en une phrase : investir dans le secteur privé des économies émergentes là où les capitaux privés n’arrivent pas seuls.

Ce bureau du Massachusetts Avenue à Washington représente une responsabilité d’une ampleur que peu de dirigeants africains ont jamais tenue. L’IFC gère un portefeuille d’environ 73 milliards de dollars. En 2024, sous sa direction, l’institution a engagé 56 milliards de dollars, un record. Dont 33 milliards déployés en propre auprès d’entreprises et d’institutions financières dans les marchés émergents.

Une partie de ces milliards est allée vers son propre pays. En décembre 2024, lors d’une visite officielle à Dakar, il a annoncé environ 615 millions de dollars d’investissements de l’IFC au Sénégal, record de l’institution dans ce pays, dans la production de vaccins, le numérique, le tourisme, le logement, les énergies renouvelables, les chaînes de valeur agricoles. 

L’enfant de juin 1960 finançait le Sénégal de 2025, mais la boucle n’est pas bouclée. Elle continue !

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