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William Asiko, l’homme des 300 millions

William Asiko William Asiko
William Asiko, Portrait de la semaine n°84

William Asiko dirige depuis 2019 le bureau régional Afrique de la Fondation Rockefeller, institution philanthropique qui a investi 30 milliards de dollars en 113 ans et consacre aujourd’hui près d’un tiers de ses financements au continent. Sous sa responsabilité, la fondation a engagé 500 millions de dollars dans la Global Energy Alliance for People and Planet et plus de 100 millions de dollars dans Mission 300, l’initiative de la Banque mondiale et de la BAD qui vise à connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. Portrait.

Nairobi, 27 avril 2026. Plus de 400 dirigeants africains occupent la salle. Dix-huit jours plus tôt, l’OCDE a publié ses données préliminaires. L’aide publique au développement mondiale a chuté de 23,1 % entre 2024 et 2025, la plus forte contraction annuelle jamais enregistrée. Pour l’Afrique subsaharienne, l’aide bilatérale recule de 26,3 %. 

C’est dans ce climat que William Asiko, l’homme chargé des opérations africaines de la Fondation Rockefeller, ouvre la deuxième édition d’AfricaXchange. Sa phrase tient en une ligne. « Le progrès ne vient pas de plans parfaits, il vient du courage d’agir. » Cette économie de mots est une signature, sa méthode. William Asiko parle peu, mais il parle chiffres.

Nairobi, 1987, les premières armes de William Asiko

William Asiko, Senior Vice-Président du bureau régional Afrique de la Fondation Rockefeller
William Asiko, Senior Vice-Président du bureau régional Afrique de la Fondation Rockefeller, pendant son discours d’ouverture de la conférence AfricaXchange 2026 à Nairobi. ©️Fondation Rockefeller

William Asiko obtient son diplôme de droit à l’université de Nairobi en 1987. Le Kenya de cette fin des années 1980 vit sous parti unique, l’économie reste encadrée, et les jeunes juristes les plus doués entrent dans l’administration. Il fait ce choix.

Cinq années durant, il sert comme State Counsel au bureau de l’Attorney General du Kenya, affecté au département des ressources extérieures. Le travail consiste à traiter les transactions entre le gouvernement kényan et les institutions financières internationales de développement, puis à surveiller l’exécution des obligations contractées par l’État. 

À vingt-cinq ans, il lit donc les conventions de prêt de la Banque mondiale ligne par ligne. Il apprend là ce que la plupart des dirigeants de son âge ignorent encore, à savoir comment l’argent du développement arrive réellement dans un pays africain, et à quelles conditions. Il quitte l’administration pour deux années d’exercice libéral, comme associé du cabinet Hamilton Harrison & Mathews à Nairobi. Il est admis au barreau du Kenya, dont il reste aujourd’hui membre non praticien.

En 1995, William Asiko entre chez The Coca-Cola Company comme juriste d’entreprise au Kenya. Le poste est modeste. La suite l’est beaucoup moins. En 2001, il devient Group General Counsel pour l’Afrique. Ses affectations le mènent aux États-Unis, au Maroc, au Royaume-Uni et en Afrique du Sud. En 2005, il décroche un MBA à la Goizueta Business School de l’université Emory. Le juriste se double d’un gestionnaire.

Deux ans plus tard, en 2007, il est nommé directeur des affaires publiques et de la communication pour l’Afrique et président de la Coca-Cola Africa Foundation, basée à Johannesburg. Il pilote des programmes dans plus de trente pays africains. Il occupe ce poste six années, jusqu’en mai 2013.

Du Togo à la Tanzanie, le tour du continent

C’est pendant cette période que le Togo entre dans son histoire. En 2010, le président de la République togolaise le nomme au Conseil consultatif international pour l’investissement du Togo. À ce titre, il conseille le gouvernement togolais sur les questions d’investissement et de développement. Peu de dirigeants d’Afrique de l’Est ont été associés aussi tôt aux réformes économiques d’un pays d’Afrique de l’Ouest francophone.

En mai 2013, il quitte Coca-Cola pour prendre la direction générale de l’Investment Climate Facility for Africa, une organisation panafricaine installée en Tanzanie qui travaille avec les gouvernements du continent à lever les obstacles à l’investissement privé. Il y reste trois ans et demi.

Puis il prend la direction exécutive de Grow Africa, partenariat agricole né du Forum économique mondial, de l’Union africaine et du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Sous sa conduite, la structure fait tourner plus de quarante programmes répartis sur douze pays.

Trois univers en vingt-cinq ans, le public, le privé, le non lucratif. Peu de dirigeants africains les ont tous les trois pratiqués au niveau exécutif. Quand la Fondation Rockefeller le recrute en 2019 pour diriger son bureau régional Afrique, c’est cette triple grammaire qu’elle achète.

L’homme des 300 millions

William Asiko
William Asiko, Senior Vice-Président du bureau régional Afrique de la Fondation Rockefeller ©️Fondation Rockefeller

Six cents millions d’Africains vivent sans accès au réseau électrique. Ils représentent plus de 80 % de la population mondiale privée d’électricité. Selon l’Oxford Poverty and Human Development Initiative, cette privation constitue le premier prédicteur de l’extrême pauvreté, devant tous les autres indicateurs.

C’est le chantier le plus lourd de son mandat. En 2021, la Fondation Rockefeller co-lance la Global Energy Alliance for People and Planet avec un engagement de 500 millions de dollars, le plus gros investissement unique de son histoire. En Afrique, l’alliance a débloqué près de 4,2 milliards de dollars de financements, qui doivent améliorer l’accès de 31 millions de personnes et soutenir les revenus de 727 000 autres.

Puis vient Mission 300, lancée en 2024 par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) pour connecter 300 millions d’Africains d’ici 2030. La méthode d’Asiko y apparaît en clair. Plutôt que de financer des centrales, il finance des gens. Le 5 mars 2026, au Cap, pendant l’Africa Energy Indaba, la fondation annonce l’extension de son programme Mission 300 Fellowship à au moins dix-huit pays africains. 

Quatorze boursiers ont été sélectionnés sur trois mille candidatures pour des missions de deux ans. Treize d’entre eux travaillent déjà au sein des unités nationales de pilotage des pactes énergétiques, au Burundi, au Tchad, en Côte d’Ivoire, au Lesotho, au Liberia, au Malawi, à Madagascar, en Mauritanie, au Mozambique, au Niger, en République du Congo, au Sénégal et en Sierra Leone.

« Ces boursiers font la différence. Ils aident à couper à travers la paperasse et à accélérer le rythme de l’électrification dans leurs pays », déclare-t-il ce jour-là. Le même jour, la fondation ajoute 10 millions de dollars à son engagement. Le 5 mars 2026, Mission 300 avait connecté environ 44 millions de personnes. Le 16 juin, la Banque mondiale et la BAD annoncent le franchissement des 50 millions dans 40 pays. Trois mois, six millions de connexions supplémentaires. Restent 250 millions.

Cantines et calcul, les autres paris de William Asiko

William Asiko
William Asiko, Senior Vice-Président du bureau régional Afrique de la Fondation Rockefeller ©️Fondation Rockefeller

Le deuxième chantier William Asiko est alimentaire. En 2025, la fondation annonce un engagement de 100 millions de dollars sur les repas scolaires régénératifs, avec l’ambition de toucher 100 millions d’enfants dans plus d’une douzaine de pays. Les investissements en cours au Kenya portent sur des céréales complètes enrichies, des foyers de cuisson propres dans les cuisines scolaires et la connexion des petits producteurs aux programmes de cantine.

Le troisième est technologique. En novembre 2025, Cassava Technologies et la Fondation Rockefeller annoncent un accord qui ouvre à plusieurs bénéficiaires de la fondation l’accès à de la capacité de calcul en Afrique.

Sur le carbone, sa position est explicite. Le 4 septembre 2023, à Nairobi, il ouvre une plénière du Sommet africain sur le climat par ces mots. « Aujourd’hui, nous allons parler d’un instrument financier qui est entre nos mains, à nous Africains. Que nous pouvons contrôler. »

Les défis de William Asiko sont nombreux. Le premier tient au calendrier. Il pilote un portefeuille africain au moment précis où l’argent public du développement se retire, et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) anticipe une nouvelle baisse de l’aide en 2026. Le deuxième tient à l’échelle. Les 250 millions de connexions restantes supposent un rythme que le continent n’a jamais tenu.

Le troisième tient à la nature même du capital philanthropique, dont le volume reste sans commune mesure avec les besoins d’infrastructure africains. Son métier consiste donc à placer de petites sommes là où elles en débloquent de beaucoup plus grandes. Dix millions de dollars pour des boursiers qui débloquent des dossiers administratifs, quand quinze milliards de financements multilatéraux attendent d’être décaissés.

Il y ajoute une exigence de récit. Il défend l’idée que l’Afrique ne se transformera vraiment que le jour où son histoire de croissance cessera d’être Africa Rising pour devenir Africans Rising.

Le 27 avril 2026, à Nairobi, la fondation a lancé la promotion inaugurale des Africa Big Bets Fellows, dix acteurs de terrain venus du Ghana, du Kenya, du Malawi, du Nigeria, d’Afrique du Sud et de Tanzanie, engagés dans un programme de cinq mois. Les 14 et 15 mai 2026, il figure parmi les intervenants de la treizième édition de l’Africa CEO Forum, à Kigali.

Son nom figure au conseil d’administration d’Impact(Ed) International, à Washington, et à celui de la fondation W.E. Can Lead, à New York. Il a également siégé à ceux de l’African Leadership Academy, en Afrique du Sud, et de Rotarians For Family Health & Aids Prevention, à Atlanta.

Trente-neuf ans après avoir quitté la faculté de droit de Nairobi, l’homme qui relisait les conventions de prêt de l’État kényan décide désormais d’une part où atterrit le capital philanthropique en Afrique.

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