Petite-fille d’Amadou Mactar Mbow et fille de ministre des Finances, elle a troqué les tours dorées de Goldman Sachs et McKinsey pour l’effervescence de la tech africaine. Désormais vice-présidente senior de Visa pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Aminata Kane pilote une force de frappe qui couvre 23 pays avec l’objectif de terrasser le règne du cash et d’imposer la monnaie invisible sur le continent. Portrait.
Il y a des noms qui pèsent. Aminata Kane en porte deux. Son père, Amadou Kane, est banquier. Il deviendra ministre de l’Économie et des Finances du Sénégal. Sa mère, Awa Mbow, est la fille d’Amadou Mactar Mbow, l’intellectuel sénégalais qui dirigea l’UNESCO pendant treize ans et reste l’un des Africains les plus influents de l’histoire des institutions internationales.
Dans certaines familles, un tel héritage écrase. Dans d’autres, il oblige. Chez les Kane, il trace une exigence : l’excellence n’est pas une option, c’est un point de départ. La jeune Aminata grandit dans cet environnement où l’on parle d’économie à table, où les décisions publiques ont des visages familiers, et où l’Afrique n’est jamais un sujet abstrait.
Née au Sénégal, Aminata Kane aborde le circuit des grandes écoles par le sommet. D’abord à HEC Paris, où elle valide sa licence et son master en management, puis au MIT Sloan School of Management, dont elle sort diplômée d’un MBA en qualité de boursière Legatum.
De cette double culture académique entre l’Europe et les États-Unis naît une constante qui guidera son parcours en replaçant les enjeux économiques africains au cœur des dynamiques mondiales.
Aminata Kane : les années d’apprentissage, de Goldman Sachs à une marque de mode

Sa carrière commence là où vont les diplômés les plus courtisés : Goldman Sachs, entre Paris et Londres. Puis BNP Paribas à Genève. Le MEDEF à Paris. Et enfin McKinsey & Company, où elle conseille pendant plusieurs années des clients européens et africains dans les télécoms, la banque, la distribution.
Mais en 2012, au milieu de ce parcours doré, elle fait un pas de côté révélateur. Elle lance Fula&Style, une marque de prêt-à-porter entre le Sénégal et les États-Unis, pensée pour valoriser le travail des tailleurs ouest-africains. L’aventure est modeste à l’échelle de sa carrière, mais reste formatrice.
En 2013, elle rentre au pays. Direction la Sonatel, à Dakar, dans le giron d’Orange Sénégal. Elle y entre par le marketing : fidélisation, puis performance B2C, puis direction marketing et stratégie d’Orange Money Sénégal en 2016, au moment précis où le mobile money bascule d’un service marginal à une infrastructure nationale.
En avril 2018, à 33 ans, Orange lui confie sa filiale en Sierra Leone. Le pays sort de l’épidémie d’Ebola, son économie est fragile, le marché des télécoms difficile. C’est là qu’Aminata Kane prouve qu’elle n’est pas seulement une stratège de bureau.
Sous sa direction, Orange Sierra Leone enregistre une croissance de plus de 20 % par an. Elle lance le microcrédit par mobile money, une première dans le pays. Elle déploie Orange Energy, qui apporte des solutions solaires aux foyers hors réseau. Elle développe des programmes d’e-Education et crée un Orange Digital Center dédié à la formation des jeunes et des femmes aux métiers du numérique.
En 2020, les AfricaCom Awards la désignent meilleure PDG d’Afrique. Elle est la seule femme du palmarès.
Dix-sept pays, puis vingt-trois

En 2023, Orange l’élève à la tête d’Orange Money pour l’Afrique et le Moyen-Orient avec dix-sept pays à superviser, des dizaines de millions d’utilisateurs, et la présidence d’Orange Bank Africa. Elle gère désormais l’une des plus grandes infrastructures financières mobiles du continent.
Puis, le 17 juin 2025, Visa annonce sa nomination comme vice-présidente senior pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Elle prend ses fonctions le 4 septembre 2025 à Abidjan, nouveau siège régional du géant américain des paiements.
Aminata Kane prend la tête d’un périmètre de 23 pays structuré autour des hubs d’Abidjan, d’Accra, de Kinshasa et de Lagos. Cette extension géographique matérialise la promesse du géant américain d’injecter un milliard de dollars sur le continent d’ici 2027.
Sa mission n’a rien d’un poste honorifique. En Afrique de l’Ouest et du Centre, une large partie de la population reste exclue des circuits bancaires classiques. Le mobile money a explosé, mais l’interopérabilité entre plateformes demeure limitée, un frein direct à la fluidité des paiements. Le cash reste roi, avec ses coûts cachés : insécurité, informalité, invisibilité économique de millions de personnes.
Ses priorités déclarées dessinent la feuille de route de sa mission qui est, notamment, de développer des solutions de paiement interopérables, d’accompagner la digitalisation des PME locales, de collaborer avec les gouvernements sur la modernisation des services publics.
Reconnue Young Global Leader par le Forum Économique Mondial en 2019, classée parmi les meilleures dirigeantes africaines par Africa.com et Harvard, elle avance avec un capital de crédibilité rare.
La petite-fille d’Amadou Mactar Mbow n’a pas choisi la voie la plus visible. Elle a choisi celle où se joue, silencieusement, une des grandes batailles économiques africaines : celle de la monnaie qu’on ne touche pas.
