Il est né dans un pays qui allait bientôt changer de nom. Il a passé son enfance en exil, son adolescence en Écosse, sa jeunesse à Cardiff, et cinq années de sa vie d’entrepreneur à ferrailler devant la Cour suprême du Zimbabwe pour obtenir le droit de créer une entreprise de téléphonie mobile privée. Strive Masiyiwa préside aujourd’hui un conglomérat de télécommunications, de fibre, de centres de données, d’intelligence artificielle et de services financiers déployé sur quatre continents. Portrait.
Fondateur d’Econet Group et de Cassava Technologies, Strive Masiyiwa naît en 1961 dans la Rhodésie du Sud, celle du régime blanc, celle qui n’est pas encore devenue le Zimbabwe. Il a sept ans quand ses parents décident de partir. La famille s’installe en Zambie. Le père travaille d’abord dans les mines voisines, avant de rejoindre l’entreprise que la mère a fondée. La mère est entrepreneure.
À douze ans, ses parents peuvent enfin lui offrir ce qu’ils considèrent comme la meilleure chance d’avenir, une école secondaire en Écosse. Le petit garçon quitte l’Afrique australe pour l’hiver britannique. Il repart à Cardiff pour ses études supérieures.
Diplômé de l’Université du Pays de Galles en 1983 avec un Bachelor en génie électrique et électronique, il travaille brièvement dans l’électronique à Cambridge, en Angleterre, avant de rentrer au Zimbabwe en 1984. Dix-sept années se sont écoulées depuis son départ.
À son retour, Strive Masiyiwa rejoint la PTC (Zimbabwe Posts and Telecommunications Corporation) comme senior engineer. Il y est promu principal engineer. Il y restera jusqu’en 1988. Mais la fonction publique ne suffit pas à contenir ses ambitions.
En 1986, alors qu’il travaille encore à la PTC, il lance en parallèle sa première entreprise, Retrofit Engineering, société d’ingénierie électrique qui capte immédiatement la vague de construction alors en pleine expansion dans le pays.
Quelques années plus tard, Retrofit est devenue l’une des premières entreprises d’ingénierie du Zimbabwe. Elle a fait de lui un homme en vue. Elle lui a surtout donné les moyens de payer le combat qui va suivre.
Enhanced Communications Network, le pari

En 1993, Strive Masiyiwa fonde une nouvelle société, initialement baptisée Enhanced Communications Network, rapidement abrégée en Econet. L’idée est simple et ambitionne d’offrir aux Zimbabwéens un réseau mobile, à un moment où l’entreprise publique PTC juge que le téléphone cellulaire n’a aucun avenir dans le pays.
Il vend Retrofit en 1994 pour financer son nouveau projet. Puis il se heurte à ce que tout entrepreneur africain de sa génération redoute : un monopole d’État verrouillé, un gouvernement qui exige des pots-de-vin, une administration qui l’enveloppe de paperasse.
Chrétien pratiquant, Strive Masiyiwa refuse de payer. Il choisit d’attaquer son propre gouvernement en justice, une voie que peu ont tentée avant lui. En 1995, la Cour suprême du Zimbabwe lui donne raison. L’année suivante, le Président Mugabe interdit par décret les opérations de téléphonie mobile privée. Il faudra attendre 1997 pour que la Cour suprême délivre enfin à Econet une licence d’exploitation.
Il le racontera plus tard, en une phrase : « Nous sommes devenus la seule entreprise au monde à avoir obtenu sa licence d’une Cour constitutionnelle. » Econet Wireless Zimbabwe entre en opération en juillet 1998. Trois mois plus tard, en septembre 1998, elle est cotée à la Bourse de Harare, la plus jeune introduction en Bourse de l’histoire de la place zimbabwéenne à cette date.
Afrique du Sud, Royaume-Uni, Jersey, un empire construit hors du pays natal

En 2000, Strive Masiyiwa quitte le Zimbabwe avec sa famille pour l’Afrique du Sud. Beaucoup y voient un exil déguisé. Le régime Mugabe ne le lui pardonnera pas. Il y restera jusqu’en 2010, avant de s’installer avec les siens au Royaume-Uni. Il vit aujourd’hui à Jersey, d’où il pilote un portefeuille mondial qui couvre plus de 40 pays sur quatre continents.
Au cours des deux décennies suivantes, il bâtit un conglomérat qui prend le nom d’Econet Group, avec un siège opérationnel à Johannesburg et une holding, Econet Global Ltd, enregistrée à l’île Maurice. Mascom Wireless au Botswana. Econet Wireless au Nigeria est cédé plus tard et devient Airtel Nigeria. Econet Wireless en Nouvelle-Zélande devenu 2degrees. Trilogy Capital Partners au Canada. Telrad Group en Israël.
Le milliardaire zimbabwéen a levé plus d’un milliard de dollars pour assurer l’essor de son groupe. En 2021, il structure Cassava Technologies, le nouveau visage du conglomérat. La holding rassemble cinq filiales aux fonctions complémentaires.
Liquid Intelligent Technologies opère le plus grand réseau de fibre optique indépendant d’Afrique. Africa Data Centres exploite le plus grand réseau de centres de données à opérateur neutre du continent.
Cassava AI porte les activités d’intelligence artificielle. Sasai Fintech déploie les services financiers. Liquid C2 gère le cloud et la cybersécurité. Hardy Pemhiwa en est le President et CEO, Strive Masiyiwa le fondateur et Executive Chairman.
En mars 2025, au sommet inaugural Global AI Summit on Africa organisé à Kigali, Cassava Technologies annonce la construction de la première usine d’intelligence artificielle du continent africain, en partenariat avec NVIDIA. Le déploiement commence en Afrique du Sud dès juin 2025, avant l’extension progressive vers les centres de données du groupe en Égypte, au Kenya, au Maroc et au Nigeria.
En août 2025, le magazine Time le classe parmi les 100 personnalités les plus influentes de l’intelligence artificielle au monde. Sa position ne varie pas. Pour l’homme d’affaires zimbabwéen, l’Afrique ne peut pas se permettre d’être à la simple réception de l’intelligence artificielle. Elle doit construire sa propre infrastructure de calcul.
Strive Masiyiwa, l’envoyé d’un continent

En 2014-2015, alors qu’Ebola ravage l’Afrique de l’Ouest, Strive Masiyiwa prend la tête d’une initiative privée continentale pour combattre l’épidémie. L’exercice restera dans les mémoires. En mai 2020, l’Union africaine se souvient de lui. L’Afrique est confinée, le monde s’arrache les équipements médicaux, les vaccins sont réservés aux pays riches. Il est nommé Envoyé spécial de l’Union africaine pour coordonner la riposte du secteur privé africain face à la Covid-19.
Il crée dans la foulée l’African Medical Supply Platform (AMSP), une plateforme d’achats groupés en ligne qui permet aux 55 pays de l’Union africaine de mutualiser leur pouvoir d’achat pour se procurer masques, médicaments et vaccins. Il dirige également l’Africa Vaccine Acquisition Task Team (AVATT), chargée de négocier avec les laboratoires occidentaux les doses que le continent peine à obtenir. En 2021, Fortune le classe parmi les 50 plus grands leaders du monde. Il figurait déjà à ce même classement en 2017.
En 1996, avec sa femme Tsitsi, il cofonde Higherlife Foundation. Trente ans plus tard, en association avec Delta Philanthropies créée en 2017 au Royaume-Uni, la fondation a financé, depuis 1996, plus de 400 000 bourses pour des orphelins, des enfants vulnérables et des jeunes talents africains. Le couple, chrétien pratiquant, a six enfants. Sa fille aînée, Elizabeth Tanya, dirige aujourd’hui les fondations aux côtés de sa mère.
Il est signataire précoce du Giving Pledge. Il siège aux conseils d’administration de Netflix, de la National Geographic Society et de la Fondation Gates. Il a été membre du conseil de la Rockefeller Foundation pendant quinze ans. Il figure aux conseils consultatifs mondiaux de la Bank of America, de l’Université Stanford et du Council on Foreign Relations à New York.
Strive Masiyiwa est le seul membre africain du US Holocaust Museum Committee on Conscience. Il est membre honoraire international de l’American Academy of Arts and Sciences depuis 2023. Stellenbosch, Yale, Cardiff, Morehouse College et Nelson Mandela University lui ont décerné des doctorats honorifiques.
En 2019, il a reçu la Norman E. Borlaug World Food Prize Medallion pour son rôle à la présidence de l’Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA), qu’il a cofondée avec Kofi Annan et dont il est aujourd’hui Chairman Emeritus. En 2024, Harvard lui a remis la médaille W. E. B. Du Bois. En 2025, avec Tsitsi, il a reçu le David Rockefeller Bridging Leadership Award et figuré au classement Time100 Philanthropy.
En février 2026, il est retourné au Zimbabwe pour la première fois en vingt-six ans, pour s’adresser aux actionnaires d’Econet lors de leur retrait de la Bourse de Harare. Vingt-six années d’absence pour un homme qui a plié un régime mais jamais renoncé à son pays. Le 26 mai 2026, Princeton lui a remis un doctorat honorifique lors de sa 279e cérémonie de Commencement.
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