Entre les États-Unis et le Sénégal, Thione Niang a construit un parcours à la croisée de la politique, de l’entrepreneuriat et du développement. Désormais Ambassadeur itinérant, il est chargé de piloter le rayonnement et le nation branding du Sénégal. L’entrepreneur met désormais son immense capital relationnel mondial au service exclusif de la diplomatie de son pays. Portrait.
26 juin 2026. Thione Niang publie un message sur sa page Facebook. Il annonce lui-même sa nomination : Ambassadeur Itinérant de la République du Sénégal, par arrêté du Président Bassirou Diomaye Faye. Le texte est sobre, mesuré, habité d’une ligne directrice qu’on lui connaît depuis deux décennies. « Cette nomination n’est pas une destination. C’est un engagement renouvelé à servir », a-t-il écrit.
La mission est précise. Piloter la stratégie de nation branding et de soft power du Sénégal. Développer des partenariats stratégiques. Mobiliser les talents et les réseaux de la diaspora. Conseiller le Président sur les enjeux géopolitiques et agir comme envoyé spécial pour les projets nationaux structurants. Un périmètre large, taillé pour un homme dont l’agenda a traversé quatre continents depuis vingt-cinq ans. Ce qui rend cette nomination singulière, c’est le parcours de l’homme qui le reçoit.
Thione Niang naît le 8 janvier 1978 à Médina Baye, quartier de la ville de Kaolack, dans le centre du Sénégal. Il est le douzième enfant d’une famille de 28. Une famille polygame, où les ressources sont rares mais où les valeurs de solidarité, du travail et de la dignité sont transmises sans faillir.
À 16 ans, il quitte Kaolack pour Dakar, où il termine ses études secondaires au lycée Blaise Diagne, l’un des plus anciens établissements du pays. Ce déplacement est déjà, en soi, une décision. Un enfant de Médina Baye qui monte à Dakar pour finir le lycée ne le fait pas sans sacrifice familial, sans une volonté qui dépasse son âge.
Mais Dakar n’est pas la destination finale. Dans la tête de Thione Niang, le cap est fixé ailleurs. Vers les États-Unis. Vers l’Amérique qui, depuis les récits des migrants revenus au pays, porte la promesse d’un nouveau départ.
Le Bronx, le plonge, 20 dollars et la Maison-Blanche

Il fait quatre demandes de visa avant d’obtenir le sésame. Quatre refus avec quatre fois la même réponse. La cinquième fois, le tampon est apposé. En 2000, à 22 ans, Thione Niang atterrit à New York avec 20 dollars en poche. Il ne parle pas bien anglais. Il n’a pas de famille sur place. Un ami de la famille l’héberge dans le Bronx, un chauffeur de taxi sénégalais dont le canapé devient son lit pour les trois premiers mois.
Thione Niang trouve un emploi dans un restaurant. Plongeur, il économise et met, trois mois plus tard, 800 dollars de côté. Il prend un bus pour Cleveland, dans l’Ohio. Il s’inscrit au Community College du comté de Cuyahoga pour apprendre l’anglais. Et il commence à regarder comment fonctionne l’Amérique de l’intérieur.
Ce qu’il voit à Cleveland le surprend. Une ville ouvrière, des communautés entières laissées pour compte, des inégalités béantes dans le pays qui se présente comme la première démocratie du monde. Plutôt que de détourner le regard, il s’installe au premier rang. Chaque vendredi après-midi pendant un an, il assiste aux séances du conseil municipal de Cleveland. Il observe et apprend pour comprendre le fonctionnement de la localité.
En 2004, Thione Niang dirige sa première campagne politique, celle de Kevin Conwell, candidat au conseil municipal de Cleveland. Conwell gagne. En 2005, il coordonne le vote des jeunes pour la campagne du maire Frank Jackson. En 2006, il est directeur de campagne de la sénatrice de l’Ohio Shirley Smith, puis de Paul Lawson Jones au comté de Cuyahoga.

C’est aussi en 2006 qu’il rencontre Barack Obama lors d’une réunion du Parti Démocrate. Obama lui dédicace son livre L’audace d’espérer. Thione Niang a 28 ans. Il ne sait pas encore que cet homme va changer le cours de l’histoire américaine et de la sienne.
En 2008, à 30 ans, il rejoint la campagne présidentielle de Barack Obama comme community organizer, chargé de mobiliser les jeunes démocrates. Le slogan qui fera le tour du monde « Yes, we can » est associé à cette campagne qu’il contribue à alimenter depuis le terrain.
En 2009, après la victoire historique de Barack Obama, il est nommé Président des Affaires Internationales des Jeunes Démocrates des États-Unis. En 2012, il est coprésident national de Gen44 pour la campagne de réélection. C’est lui qui introduit Obama lors du lancement officiel de la campagne à Washington.
Thione Niang : De Give1Project à JeufZone, l’impact d’un entrepreneur continental.
Pendant ces années américaines, Thione Niang ne s’arrête pas à la politique. En 2009, un discours du Président Obama le touche au point de déclencher un acte fondateur. Il crée Give1Project, ONG mondiale présente dans 34 pays, dont 23 en Afrique, dédiée à l’émergence de jeunes leaders dans leurs communautés.
En 2014, il cofonde Akon Lighting Africa avec le chanteur Akon et l’entrepreneur malien Samba Bathily. L’objectif est concret et vise à apporter l’électricité solaire à 600 millions de foyers africains. La même année, il crée JeufZone, une plateforme agro-commerciale au Sénégal sur 75 hectares, pour démontrer que l’agriculture africaine n’est pas un secteur de repli, mais un levier de souveraineté.
En 2019, l’entrepreneur sénégalais crée l’Institut d’Agriculture et de Leadership Thione Niang. En 2021, il lance Give1Project Digital Skills Academy à Mbour, pour former la jeunesse sénégalaise aux métiers du numérique. Il publie six livres, entre mémoires, lettres aux femmes africaines, et guides de leadership. Il intervient dans plus de 100 pays, des amphithéâtres de Harvard à la London Business School, de Yale à l’Université de Pékin.

Thione Niang dirige aujourd’hui neuf organisations internationales. L’homme qui est revenu cultiver la terre à Kaolack après la Maison-Blanche n’a jamais été en rupture avec le Sénégal. Il a toujours fait le double chemin : New York et Mbour, Cleveland et Kaolack, Washington et Dakar. Cette nomination consacre deux décennies d’un travail consacré à connecter le Sénégal au monde et le monde au Sénégal.
La stratégie de nation branding que le Président lui confie n’est pas une mission abstraite. C’est un chantier dans lequel Thione Niang est déjà engagé depuis la fondation de Give1Project. Raconter l’Afrique autrement. Montrer que le Sénégal n’est pas seulement un pays à aider, mais un pays à rejoindre, à investir, à croire.
Il l’écrit lui-même dans sa publication du 26 juin. « Le Sénégal a tout ce qu’il faut pour devenir une référence mondiale en matière de démocratie, d’innovation, d’entrepreneuriat, de culture et de développement durable. Notre responsabilité est de faire en sorte que le monde non seulement reconnaisse ce potentiel, mais choisisse d’y investir, de s’y associer et d’y croire », peut-on lire.
Le douzième enfant de Médina Baye porte désormais le titre d’ambassadeur. Mais pour lui, c’est simplement la continuité d’un travail commencé il y a vingt-cinq ans, dans un appartement du Bronx, sur le canapé d’un chauffeur de taxi sénégalais.
