Elle est née à Paris, a grandi entre la Côte d’Ivoire et le Royaume-Uni, et vit aujourd’hui entre Abidjan et Londres. Peintre contemporaine à l’univers immédiatement reconnaissable, Malicka Sangaret, alias Maliwatta, s’est fait un nom dans le cercle très fermé des collectionneurs de la côte ouest-africaine, sans galeriste, sans campagne digitale, sans publicité.
Ses racines puisent bien plus au sud dans un héritage familial qu’elle revendique avec fierté, entre les peuples Apollo et Nzema du Ghana et les traditions peules et malinkés du nord de la Côte d’Ivoire. Trois cultures, trois cosmologies, trois façons de nommer l’eau, la femme et le sacré.
Enfance ballottée entre Abidjan et le Royaume-Uni. À huit ans, à Abidjan, sa mère, artiste peintre et designer, l’initie à la peinture. Le geste, simple, décidera de tout. Autour d’elle, une lignée d’artistes se déploie. Grand-mère, grand-père, tantes, mère : toutes et tous impliqués dans les scènes artistiques, chacun à sa manière.
Sa grand-mère maternelle, ancienne sage-femme, doublée d’une femme d’affaires, lui transmet le code de l’entrepreneuriat, l’art de créer pour vendre. Sa mère, elle, lui ouvre la profondeur, la création comme quête, comme dialogue avec ce qui échappe. Deux transmissions parallèles. Deux boussoles qui, plus tard, se rejoindront dans le même atelier abidjanais.
À la fin du lycée, direction le Royaume-Uni. Malicka Sangaret intègre l’Uxbridge College à Londres, où elle étudie les Beaux-Arts. Puis l’University of the Arts of London, où elle poursuit sa formation artistique. Elle passe aussi par le London College of Fashion pour un cursus en Fashion Design, une expérience qui affûte son œil pour la matière, la texture, le vêtement comme surface. Mais elle ne s’arrête pas à l’art pur.
À Plymouth University, elle obtient un Bachelor in Business Administration. Cette combinaison (Beaux-Arts, mode et gestion) est rare. Elle explique en grande partie ce que Malicka Sangaret construit aujourd’hui. Un art puissant, ancré dans une esthétique reconnaissable entre mille, mais aussi un business model original, autonome, qui ne doit rien aux circuits classiques du marché de l’art africain.
Malicka Sangaret, le retour à Abidjan, l’eau comme signature

Quand elle décide de s’installer à nouveau à Abidjan, ville d’eau par excellence, bordée de la lagune Ébrié et ouverte sur l’Atlantique, Malicka Sangaret ne cherche pas à briller dans le Cocody chic. Elle choisit un immeuble de cinq étages sans ascenseur, dans un dédale de ruelles non bitumées après le boulevard Mitterrand. Son atelier occupe le dernier palier. Une fresque colorée signale l’entrée. De la fenêtre, on aperçoit la Tour F en construction, symbole de l’émergence ivoirienne. Elle vit là. Elle peint là.
Son nom d’artiste, Maliwatta, vient de la fusion de Malicka et de water : l’eau, en anglais. Le clin d’œil à Mamy Wata, divinité aquatique du culte vodoun présente dans toute l’Afrique de l’Ouest, est assumé. L’eau, dit-elle, est ce qui nous constitue à plus de 60 %, ce qui nous imprègne dès les premiers jours dans le ventre maternel. Elle en fait sa signature, portée par un bleu Majorelle omniprésent.
Sur ses toiles, verre, miroirs brisés, plastique, coquillages, tresses, strass, cristaux, bouteilles récupérées. Chaque matériau raconte une facette de l’eau. Chaque objet du quotidien inusité, jusqu’à des effets personnels, entre dans la composition. Elle appelle son art « éco », pour écologie et économie. Recycler, réutiliser, redonner sens à ce qui aurait été jeté.
Sa série la plus importante porte un nom-valise éclatant : Wombmen. C’est la contraction de womb (utérus) et women (femmes). Des figures féminines bleues, enceintes, incarnent une réflexion sur le féminin sous toutes ses facettes. D’autres œuvres, notamment Cocody Danga, The Hand, The Lovers, enrichissent un portfolio qui atteint aujourd’hui une soixantaine de toiles, dont une bonne partie déjà vendue. Certaines sont disponibles sur la plateforme de vente en ligne de la prestigieuse galerie Saatchi Art. Le prix moyen d’un tableau tourne autour de deux millions de francs CFA, soit environ 3 000 euros.
Malicka Sangaret a fait un choix assez rare. Pas de galeriste. Pas de communication digitale intensive. Pas de campagne sur les réseaux sociaux. Elle a bâti son marché sur le bouche-à-oreille, à travers des événements privés qu’elle appelle les watta experiences, des voyages immersifs proposés à des collectionneurs triés sur le volet, chefs d’entreprise, ambassadeurs, C-level executives.
En mars 2023, elle présente ses œuvres au Palais WIA à Abidjan lors d’une exposition privée. En décembre de la même année, elle expose à l’Orange Village. En mai 2024, La Résidence, club privé du collectionneur d’art premier Serge Hié, accueille ses tableaux. Elle y propose une performance live de création artistique en partenariat avec la maison de champagne Ruinart. Le monde du luxe rencontre celui de l’art contemporain africain, sur son propre terrain.
La Watta Foundation, le trait d’union

L’artiste ne s’arrête pas à la peinture. À travers sa fondation, la Watta Foundation, elle mène des actions humanitaires et environnementales : ateliers d’art-thérapie pour des femmes en difficulté, nettoyage de plages, opérations d’upcycling. Elle soutient plusieurs associations caritatives par des donations en cash ou en nature.
Sa démarche est explicite. Chaque collectionneur qui acquiert une de ses toiles rejoint automatiquement une communauté d’engagés, sensibilisée aux causes qu’elle porte, notamment les violences faites aux femmes, le sort des mères en difficulté, la protection de l’environnement. « Tout ce que l’on entreprend de nos jours devrait avoir un impact mesurable et transparent à long terme », confie-t-elle à Forbes Afrique en mai 2024.
Un trait d’union, dit-elle, entre les hautes sphères capitalistes de Cocody et les gloglos, les bas-fonds qui poussent à la va-vite en marge des tracés officiels. Un pont entre deux Abidjan qui, souvent, s’ignorent.
Malicka Sangaret peint le bleu de l’eau. Elle relie ce que l’eau, précisément, sait toujours faire : traverser les frontières, dissoudre les cloisons, rejoindre ce qui semblait séparé.
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