À l’âge où beaucoup d’enfants recevaient encore des cours de soutien de leurs parents après l’école, Mamadou Amadou Ly avait déjà inversé les rôles : élève en formation de génie mécanique, il consacrait son temps libre à alphabétiser ses propres parents, qui ne savaient ni lire ni écrire, en s’appuyant sur le pulaar, sa langue maternelle.
En 2025, Mamadou Amadou Ly devient le premier Sénégalais et le premier Africain à recevoir le Prix Yidan pour le développement de l’éducation, souvent présenté comme le « Prix Nobel de l’éducation », depuis la création de cette distinction en 2017. Mais pour comprendre la portée de cette reconnaissance, il faut revenir à ses premières expériences avec l’éducation, dans son village natal.
Originaire de Podor, dans le nord du Sénégal, Mamadou Amadou Ly découvre très tôt le pouvoir des langues nationales dans la transmission du savoir. En parvenant à alphabétiser ses parents grâce au pulaar, il leur permet de lire enfin eux-mêmes leurs courriers et de préserver leurs secrets, jusque-là confiés à des tiers au village.
En moins d’un an, il devient capable d’alphabétiser n’importe qui à partir de cette langue. Cette expérience lui révèle une conviction qui accompagnera tout son parcours : une langue peut être bien plus qu’un moyen de communiquer, elle peut devenir une porte vers l’autonomie.
Peu après, il rencontre Sonja Fagerberg-Diallo, une Américaine qui achève alors sa thèse de doctorat. En 1990, elle fonde l’ARED (Associates in Research and Education for Development), une ONG pour l’alphabétisation dont le siège est basé aux États-Unis. Mamadou Amadou Ly s’y engage immédiatement. Au début, l’organisation traduit, imprime et distribue des textes en pulaar. Devant l’engouement suscité, elle passe à l’alphabétisation dans les années 1990.
Mamadou Amadou Ly, de l’alphabétisation à la politique publique
En 2009, Mamadou Amadou Ly commence à travailler avec le ministère de l’Éducation nationale du Sénégal pour expérimenter un enseignement basé sur les langues nationales. De cette collaboration naît le Modèle Harmonisé d’Enseignement Bilingue du Sénégal (MOHEBS), qui couvre aujourd’hui 13 des 16 académies du pays.
Le Sénégal reconnaît huit langues nationales, et l’Associates in Research and Education for Development produit pour chacune d’elles l’ensemble du matériel pédagogique, des livres de lecture aux guides pour les enseignants, avec le soutien financier de la Fondation Gates, de la Banque mondiale, de la Fondation Mastercard et, jusqu’à la suspension de ses activités en 2025, de l’agence américaine USAID.
Les résultats de cette méthode sont mesurés : les élèves accompagnés enregistrent 30 % de réussite supplémentaire aux examens de fin d’année. Un résultat qui porte le taux de réussite global jusqu’à 70 %. Le programme de remédiation Ndaw Wune, destiné aux élèves en difficulté, affiche des progressions de 74 % en reconnaissance des lettres et de 134 % en lecture de mots.
Aujourd’hui, l’ARED ne se limite plus à l’éducation. Ses actions couvrent aussi la recherche, la formation et l’édition, et intègrent désormais l’intelligence artificielle, à travers une collaboration avec l’ONG indienne Pratham sur l’évaluation des apprentissages, et avec IDinsight sur des chatbots IA destinés aux enseignants via WhatsApp.
Un prix qui consacre trois décennies de conviction
En 2025, Mamadou Amadou Ly se voit décerner le Prix Yidan pour le développement de l’éducation, distinction internationale remise par la Fondation Yidan, organisation philanthropique basée à Hong Kong. Cette reconnaissance retrace le chemin parcouru depuis ses débuts aux côtés de Sonja Fagerberg-Diallo, fondatrice de l’ARED, décédée en 2008.
À leurs débuts, leur approche était loin de faire l’unanimité. « Notre méthode a longtemps fait l’objet de critiques acerbes, jugée peu novatrice car tournée vers des langues locales », raconte-t-il à Forbes Afrique. Ce prix vient ainsi consacrer plusieurs décennies de travail, de recherche et de conviction autour d’une idée longtemps jugée audacieuse : faire des langues nationales un véritable outil d’apprentissage.
Cette consécration s’est prolongée quelques semaines plus tard à Dakar, qui a accueilli du 29 juin au 1er juillet 2026 la première édition africaine de la Conférence du Prix Yidan.
Aujourd’hui, plusieurs pays voisins, dont la Gambie et la Mauritanie, utilisent déjà les modèles et ressources pédagogiques développés par l’ARED, mis à disposition en libre licence.