Deux jours, 2 800 participants, huit chefs d’État, 75 pays représentés. L’Africa CEO Forum 2026 a posé à Kigali, les 14 et 15 mai, une question que le continent reporte depuis trop longtemps. Pourquoi les entreprises africaines restent-elles petites dans un continent si grand ? La réponse qui a structuré chaque panel, chaque discours, chaque couloir du Kigali Convention Centre tenait en trois mots : « scale or fail ».
« Scale or fail ». Le mot d’ordre de l’Africa CEO Forum 2026 donnait le ton dès l’entrée. Devant 2 800 décideurs et huit chefs d’État, le message de la cérémonie d’ouverture était univoque : les marchés nationaux africains sont trop étroits, les échanges intra-africains trop faibles, et le continent doit arrêter d’avancer en ordre dispersé.
La 13e édition de l’Africa CEO Forum, co-organisée par Jeune Afrique Media Group et l’International Finance Corporation, avait choisi un cadre à la hauteur de l’ambition. Kigali, capitale d’un Rwanda qui a fait de la transformation économique son projet national, accueillait pour la troisième fois ce rendez-vous du secteur privé africain. Le symbole n’était pas anodin.
« On ne doit plus attendre de se faire arnaquer »
La phrase est de Paul Kagame. Le président rwandais l’a prononcée en ouverture, devant une salle qui l’a reçue dans un silence attentif. Il appelait à apprendre à « dire non » et dénonçait le double discours des grandes puissances, pour résumer en une formule directe ce que beaucoup pensent sans toujours le formuler : « D’un côté, ils viennent nous donner des leçons sur les droits humains et de l’autre ils viennent nous prendre nos minerais. »
Dans la salle, la déclaration a fait l’effet d’un électrochoc. Mais elle s’inscrivait dans une réalité documentée. Guerres commerciales, recul du multilatéralisme et de l’aide internationale, montée des tensions autour des minerais critiques. En quelques années, les règles du jeu économique mondial ont profondément changé.
L’Afrique, continent producteur de cobalt, de lithium, de bauxite et d’une part considérable des ressources qui alimentent la transition énergétique mondiale, regarde cette recomposition avec une conscience nouvelle de ce qu’elle possède et de ce qu’elle continue de céder. Le contexte géopolitique n’était pas un bruit de fond. Il était le sujet.

« Le continent ne manque ni de talents ni d’opportunités, mais il reste sous-dimensionné », résumait Amir Ben Yahmed, CEO de l’Africa CEO Forum. La formule concentre le paradoxe africain de ce début de décennie. Un continent de 1,4 milliard d’habitants, des ressources naturelles parmi les plus convoitées du monde, des taux de croissance supérieurs à la moyenne mondiale dans plusieurs pays.
Et pourtant, des entreprises qui peinent à franchir les frontières, des marchés nationaux fragmentés, une part du commerce intra-africain qui reste anémique comparée à celle de l’Europe ou de l’Asie. Sans champions continentaux capables de peser à l’international, le continent restera un exportateur de potentiels au lieu d’en capter la valeur. L’idée n’est pas nouvelle. Ce qui l’est, c’est le ton. À Kigali, elle n’était plus posée comme un vœu pieux. Elle était formulée comme une injonction.
Makhtar Diop, directeur général de l’IFC, a insisté sur l’urgence de transformer le potentiel africain en résultats concrets, à travers l’accélération des investissements privés, le renforcement de l’intégration économique et la consolidation des fondamentaux macroéconomiques. Il a évoqué la Mission 300 pour l’électrification du continent, le développement de corridors économiques, et le renforcement des chaînes de valeur locales. Son message était direct : l’Afrique doit transformer davantage ses ressources au lieu de se limiter à l’exportation de matières premières.
Africa CEO Forum 2026 : Trois leviers, une feuille de route
Les discussions de l’Africa CEO Forum 2026 se sont structurées autour de trois axes : des investissements partagés, pour libérer les investissements en fonds propres transfrontaliers et faire émerger des champions africains multinationaux ; des infrastructures partagées, pour concevoir des projets régionaux capables d’intégrer les chaînes de valeur ; et des réglementations partagées, pour harmoniser les normes et permettre la libre circulation des capitaux, des biens et des services.
Ce triptyque n’est pas une liste de bonnes intentions. Il répond à des blocages précis. Amir Ben Yahmed a pointé les obstacles persistants : barrières réglementaires, restrictions de capitaux et manque de mécanismes de suivi dans la mise en œuvre de la ZLECAf. Il a estimé que des initiatives structurantes comme la ZLECAf ou le Pan-African Payment and Settlement System doivent désormais s’accompagner de mécanismes de suivi rigoureux, d’indicateurs de performance et d’une responsabilisation accrue dans leur mise en œuvre.
La ZLECAf est au cœur du paradoxe. Huit ans après son lancement, le projet reste incomplet avec des barrières réglementaires persistantes, des coûts logistiques élevés, des échanges intra-africains encore marginaux. Kigali s’est voulu le moment où ce diagnostic se transforme en feuille de route. La différence entre les deux tient à une seule chose. Les engagements concrets que les acteurs présents sont prêts à prendre.
Quand les patrons parlent d’industrie
Le premier jour s’est ouvert sur une intervention d’Abdul Samad Rabiu, fondateur de BUA Group, qui a adressé la salle avec la posture d’un homme qui a construit, pas seulement pensé. Coûts réduits, infrastructures solides, marchés régionaux stables. La souveraineté économique dépend de ces trois piliers, a-t-il formulé. Une recette qu’il a appliquée dans le ciment, puis dans le sucre. Il a appelé les gouvernements africains et les acteurs du secteur privé à forger un chemin commun vers l’industrialisation, en rompant avec la dépendance aux exportations de matières premières brutes.
Bayo Ojulari, directeur général de la NNPC, a pour sa part conduit une session sur le potentiel inexploité du Nigeria dans le pétrole et le gaz, avec l’ambition d’atteindre 100 milliards de dollars de revenus pour le secteur. Un chiffre qui dit beaucoup sur les attentes nigérianes dans un contexte où la production pétrolière du pays peine encore à retrouver ses niveaux d’avant-crise.
Du côté des ressources minières, la Guinée a fait entendre sa voix. Le ministre des Mines Bouna Sylla a présenté des chiffres en progression significative. La production de bauxite guinéenne est passée de 145 millions de tonnes en 2024 à 183 millions de tonnes en 2025, soit une hausse de 26 %. Il a annoncé plusieurs réformes, notamment la mise en place d’un index guinéen de la bauxite, le renforcement du contenu local et l’accélération de la transformation industrielle sur place. Le message sous-jacent : la Guinée ne veut plus seulement extraire. Elle veut transformer.
Les sessions « Invest In » ont constitué l’un des moments les plus concrets de l’Africa CEO Forum 2026. Chaque pays y présentait ses opportunités d’investissement directement devant les décideurs du secteur privé. La Côte d’Ivoire, représentée par son Premier ministre Robert Beugré Mambé, visait à séduire les investisseurs dans le cadre de son Plan National de Développement 2026-2030, qui table sur 114 838,5 milliards de FCFA d’investissements sur la période, dont plus de 70 % attendus du secteur privé.
L’Africa CEO Forum 2026 a facilité plus d’un milliard de dollars d’engagements d’investissement lors de ses deux dernières éditions, à travers des accords impliquant des gouvernements, des institutions financières de développement et des acteurs privés. Kigali visait plus.
Il y avait dans l’ambiance générale du Forum quelque chose de plus ferme que les années précédentes. Moins de déférences, plus de franchises. L’idée que l’Afrique doit désormais négocier depuis une position de force, pas de demande. Les leaders africains repositionnent de plus en plus le rôle du continent dans l’économie mondiale.
Mais entre l’ambition et l’exécution, le fossé reste réel. À moins que les réformes des marchés financiers n’aillent plus loin et que la stabilité réglementaire ne se développe en parallèle de systèmes de commerce intra-africain plus solides, les ambitions de Kigali risquent de rester davantage aspirationnelles que transformationnelles.
C’est peut-être la vraie ligne de fracture de l’Africa CEO Forum 2026. Non pas entre optimistes et pessimistes, mais entre ceux qui ont les moyens de passer à l’échelle et ceux qui attendent encore les conditions pour le faire. L’Afrique a les ressources, les talents, la démographie et, de plus en plus, la volonté politique. Ce qu’il reste à construire, c’est la mécanique institutionnelle et financière qui permet à tout cela de se mettre en mouvement ensemble.
Africa CEO Forum 2026 : palmarès complet des ACF Awards 2026

- Prix de l’innovation disruptive : Cauridor, la fintech qui a traité 500 millions de dollars de paiements transfrontaliers en 2024 dans 36 pays.
- Entreprise familiale : East African Holding, conglomérat éthiopien fondé en 1891, actif dans l’agroalimentaire, le ciment et les mines avec 17 filiales.
- Local Impact Champion : Spiro, 80 000 motos électriques et 2 500 stations d’échange dans 6 pays, avec des revenus doublés pour les chauffeurs boda boda
- Gender Leader : Ecobank, 780 millions de dollars de prêts aux femmes entrepreneures en 2025 (+194 %), programme Ellevate dans 26 pays.
- Champion panafricain : Cassava Technologies de Strive Masiyiwa, 720 millions de dollars dans cinq usines d’IA avec NVIDIA au Kenya, Nigeria, Afrique du Sud, Égypte et Maroc.
- PDG de l’année : Abdul Samad Rabiu, fondateur de BUA Group, qui a ouvert le sommet avec un plaidoyer pour l’industrialisation africaine à grande échelle.
