Les cybermenaces progressent à mesure que l’Afrique numérise ses économies, tandis que la dépendance aux technologies étrangères pose la question de la souveraineté. À l’approche de la sixième édition du Cyber Africa Forum, prévue les 16 et 17 novembre à Cotonou, Franck Kié, Fondateur et Commissaire Général de l’événement livre son analyse des vulnérabilités technologiques du continent.
Alors que les pertes liées à la criminalité en ligne atteignent 484 millions de dollars en 2025 selon Interpol, le consultant en stratégie détaille les leviers opérationnels retenus cette année pour dépasser le cadre des simples intentions : souveraineté des données, gouvernance de l’intelligence artificielle et passage des intentions aux partenariats financés. Entretien.
Monsieur Kié, quel constat vous a conduit à faire de la confiance numérique le thème de cette édition 2026 ?
Franck Kié : Le choix de ce thème procède d’une lecture du contexte économique, technologique et géopolitique mondial. Le numérique est devenu un moteur majeur de transformation de nos économies, mais également un nouvel espace de confrontation et de rapports de force entre les puissances. La maîtrise des technologies, des données et des infrastructures constitue désormais un enjeu stratégique, au même titre que les ressources énergétiques ou les matières premières.
Cette réalité concerne directement l’Afrique, dont la transformation numérique s’accélère. Le continent compte près de 500 millions d’internautes et son économie numérique pourrait atteindre 712 milliards de dollars d’ici à 2050. Ces perspectives de croissance s’accompagnent toutefois d’une exposition croissante des entreprises, des institutions et des populations aux risques numériques.
Les cybermenaces prennent aujourd’hui une ampleur préoccupante. Selon les estimations présentées dans le rapport d’INTERPOL sur les cybermenaces en Afrique publié en 2025, les pertes liées à la cybercriminalité sur le continent dépasseraient 3 milliards de dollars entre 2019 et 2025. Les attaques contre les infrastructures, les fraudes, les violations de données ou encore la désinformation affectent directement les activités économiques, le fonctionnement des institutions et la sécurité des citoyens.
L’essor de l’intelligence artificielle amplifie certains de ces risques, tandis qu’une adoption insuffisamment maîtrisée des technologies crée de nouvelles vulnérabilités. À cette réalité s’ajoute une dimension géopolitique. Les rivalités internationales se jouent désormais aussi dans le contrôle des capacités de calcul, des données et des technologies stratégiques. Pour les pays africains, dont une part importante des solutions numériques est conçue ou hébergée à l’extérieur du continent, cette situation soulève des questions de souveraineté et de protection de leurs intérêts.
C’est à la croisée de ces enjeux que se situe la confiance numérique. Elle ne se limite pas à la cybersécurité : elle suppose de protéger les données, de sécuriser les infrastructures, d’encadrer les usages technologiques et de garantir la fiabilité des services proposés aux citoyens comme aux entreprises. Une mauvaise maîtrise de ces dimensions peut entraîner des pertes économiques, fragiliser les services essentiels et compromettre la confiance des utilisateurs.
Avec le thème « Construire la confiance numérique de demain », nous souhaitons examiner les conditions nécessaires à un développement numérique à la fois sûr, compétitif et maîtrisé. Les discussions porteront notamment sur la cybersécurité, l’intelligence artificielle, la gouvernance des données, l’identité numérique, l’interopérabilité entre pays africains et le financement de l’innovation.
L’enjeu à l’occasion de cette sixième édition du Cyber Africa Forum est de permettre à l’Afrique de tirer pleinement parti de sa transformation numérique, tout en renforçant sa capacité à protéger ses populations, ses organisations et ses intérêts stratégiques.
Quels enseignements tirez-vous de l’édition 2025 pour préparer celle de 2026 ?
Franck Kié : L’édition 2025, consacrée à la résilience des écosystèmes numériques, a confirmé que la cybersécurité occupe désormais une place importante dans les priorités des États et des entreprises africaines. Mais elle a surtout mis en évidence un décalage persistant entre la reconnaissance des risques et les moyens effectivement mobilisés pour y répondre.
Les échanges ont notamment souligné les limites des dispositifs de prévention, de détection et de réponse aux incidents, ainsi que les difficultés rencontrées par de nombreuses organisations pour recruter et former des professionnels qualifiés. Ces fragilités ne relèvent pas uniquement d’un manque de ressources financières : elles interrogent aussi la gouvernance, la coordination entre institutions et l’intégration de la sécurité dans les stratégies des entreprises.
Un autre enseignement concerne la nécessité de mieux relier les ambitions technologiques aux capacités réelles de mise en œuvre. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle, de souveraineté des données ou de développement de solutions locales, les discussions ont montré l’importance de disposer de modèles économiques viables, de compétences spécialisées et de débouchés commerciaux. L’émergence de champions technologiques africains suppose notamment de faciliter l’accès aux financements, aux marchés et aux partenariats industriels.
Enfin, l’édition 2025 a confirmé l’intérêt du Cyber Africa Forum comme espace de mise en relation et de coopération. Plusieurs conventions de partenariat ont été signées en marge de l’événement, notamment avec des acteurs institutionnels et technologiques. Ces engagements constituent des points de départ, mais leur valeur dépend avant tout des projets et des collaborations qui en découlent.
C’est sur ce dernier point que nous avons particulièrement souhaité faire évoluer la sixième édition du Cyber Africa Forum. Nous renforçons les formats qui favorisent les échanges opérationnels entre décideurs publics, entreprises, investisseurs et experts : rencontres B2B et B2G, Deal Rooms, Business Lounge, Collège d’experts et sessions de travail ciblées.
Nous avons également élargi le programme à des secteurs dans lesquels la confiance numérique devient déterminante, notamment la santé connectée, les industries culturelles et créatives, l’identité numérique et les échanges commerciaux à l’échelle continentale.
Notre objectif est de faire du CAF un rendez-vous qui contribue à faire avancer des projets et à construire des coopérations durables. La réussite d’une édition ne doit pas seulement se mesurer au nombre de participants ou à la qualité des débats, mais aussi à ce qui se concrétise dans les mois qui suivent.
Concrètement, qu’est-ce qui distingue le programme 2026 des éditions précédentes ?
Franck Kié : L’édition 2026, qui se tiendra les 16 et 17 novembre au Sofitel Cotonou Marina Hotel & Spa, se distinguera par un élargissement de son programme, de nouveaux formats de réflexion et une place renforcée accordée aux rencontres d’affaires.
La première évolution concerne les sujets abordés. Si la cybersécurité demeure au cœur du Cyber Africa Forum, nous souhaitons examiner plus largement les transformations technologiques qui redéfinissent les économies et les sociétés africaines. L’intelligence artificielle, la souveraineté numérique, la cyberdiplomatie, la désinformation, la protection des données et l’identité numérique occuperont une place importante dans les échanges.
Nous aborderons également des sujets plus sectoriels, comme la santé connectée, les infrastructures satellitaires, l’interopérabilité des systèmes dans le cadre de la ZLECAf et le financement de l’économie numérique. Cette diversité se retrouvera dans l’organisation du programme, réparti entre trois espaces complémentaires : le Digital Africa Stage, qui accueillera les grandes sessions plénières, l’Innovation Talk, consacré à des interventions plus ciblées, et l’Agora de la Tech, tournée vers l’innovation et l’entrepreneuriat.
La deuxième évolution de cette sixième édition du Cyber Africa Forum (CAF 2026) porte sur les formats et les publics associés aux discussions. Nous introduisons notamment un Collège d’experts, destiné à réunir des personnalités issues du monde académique, des institutions publiques et du secteur privé pour approfondir certains enjeux et nourrir les réflexions du Forum.
Nous lançons également Tech 4 Creative Industries, une initiative qui vise à associer pleinement les industries culturelles et créatives aux débats sur les transformations numériques. La mode, la musique, le cinéma, le sport et les arts sont directement concernés par l’essor de l’intelligence artificielle, qu’il s’agisse de création, de propriété intellectuelle, de distribution ou de nouveaux modèles économiques. Ces secteurs doivent pouvoir prendre part aux discussions sur les technologies qui transforment leurs activités.
Autre temps fort, le HackerLab, organisé avec l’Agence des systèmes d’information et du numérique (ASIN) du Bénin, réunira des talents de la cybersécurité autour d’une compétition de 48 heures. Il permettra de mettre en avant des compétences techniques et des capacités de résolution de problèmes, au-delà des échanges en conférence.
Enfin, la troisième évolution concerne l’offre que nous mettons en place pour les différents participants. Nous renforçons les dispositifs de rencontres B2B et B2G, le Business Lounge et les Deal Rooms, afin de faciliter les échanges entre entreprises, investisseurs, institutions publiques et porteurs de projets. Le CAF CIO/CISO Club offrira également un cadre de dialogue entre responsables des systèmes d’information et de la cybersécurité autour de leurs problématiques professionnelles.
L’objectif est de créer davantage d’occasions de travail entre des acteurs qui disposent de besoins, de solutions ou de capacités d’investissement complémentaires. Nous savons qu’un événement de deux jours ne suffit pas à concrétiser tous les projets. En revanche, il peut permettre d’identifier les bons interlocuteurs, d’engager des négociations et de poser les bases de collaborations qui se poursuivront après le Forum.
Ce qui change en 2026, c’est donc autant la diversité des sujets et des acteurs réunis que la manière dont nous organisons leurs échanges, avec une attention particulière portée aux possibilités de coopération et aux retombées concrètes.
Que doivent produire le Collège d’experts et les sessions de travail, et comment leurs suites seront-elles suivies ?
Franck Kié : Le Collège d’experts constitue l’une des principales nouveautés de cette sixième édition du Cyber Africa Forum (CAF 2026). Il réunira des personnalités issues du monde académique, des institutions publiques, des entreprises et des organisations internationales afin d’apporter une expertise complémentaire sur les grands défis numériques du continent.
Notre ambition est que ses travaux aboutissent à la production d’un rapport de recommandations à l’issue du Forum. Ce document s’appuiera sur les réflexions des membres du Collège et les contributions issues des différentes sessions pour identifier les priorités et proposer des pistes d’action à destination des décideurs publics et privés. Il permettra également de conserver une trace structurée des travaux et de les partager avec les institutions et organisations concernées.
La seconde dimension concerne le suivi des engagements pris pendant l’événement. Nous souhaitons mettre en place, à travers l’équipe du CAF et en lien avec les partenaires concernés, un dispositif permettant de documenter les collaborations engagées et d’en suivre l’évolution dans les mois qui suivront. L’enjeu sera notamment de distinguer les accords annoncés des partenariats effectivement mis en œuvre, d’identifier les projets qui progressent et de mesurer, lorsque cela est possible, les investissements ou les initiatives qui en découlent.
Ce suivi devra également permettre de maintenir le dialogue avec les parties prenantes, d’identifier les éventuels obstacles à la concrétisation des engagements et de faciliter, lorsque cela relève de notre capacité d’intervention, les mises en relation nécessaires.
Pourquoi le Forum revient-il à Cotonou, et quel rôle les acteurs béninois auront-ils dans les travaux ?
Franck Kié : Notre retour à Cotonou répond d’abord à une volonté de continuité. Après quatre éditions organisées à Abidjan entre 2021 et 2024, nous avons fait le choix d’ouvrir un nouveau chapitre au Bénin en 2025. Cette première édition a permis d’engager plus de dix collaborations qui se poursuivent aujourd’hui. Il nous semblait important de consolider cette dynamique, d’approfondir les relations établies avec les acteurs locaux et de donner davantage de temps aux initiatives engagées pour produire des résultats.
Le choix du Bénin s’explique également par la trajectoire de transformation numérique du pays. Ces dernières années, le gouvernement béninois a engagé plusieurs réformes structurantes, notamment dans la dématérialisation des services publics, la cybersécurité, l’identité numérique et le développement des infrastructures technologiques. Cette expérience présente un intérêt pour de nombreux pays africains confrontés à des défis comparables. Notre objectif n’est pas de présenter le Bénin comme un modèle exempt de difficultés, mais de permettre un dialogue sur les politiques mises en œuvre, les résultats obtenus et les obstacles qui restent à surmonter.
Les acteurs béninois occuperont donc une place centrale dans le programme. Des représentants du gouvernement, notamment du ministère de l’Économie et des Finances et du ministère de la Transformation digitale et de l’Innovation, prendront part aux échanges, tout comme l’Agence des systèmes d’information et du numérique (ASIN), le Centre national d’investigations numériques (CNIN), ainsi que des entreprises technologiques, des chercheurs et des entrepreneurs béninois.
Cette implication se traduit également par des initiatives concrètes. L’ASIN organisera notamment, en partenariat avec le CAF, le HackerLab, une compétition de cybersécurité réunissant des talents autour d’épreuves techniques. Les institutions et entreprises béninoises contribueront par ailleurs aux conférences, aux rencontres professionnelles et aux discussions sur les perspectives de coopération à l’échelle régionale.
En quoi les initiatives annoncées servent-elles les objectifs du Forum ?
Franck Kié : Le Collège d’experts répond à notre volonté de faire du Forum un espace de réflexion capable d’éclairer les décisions publiques et privées. En réunissant des spécialistes issus de différents secteurs, nous souhaitons faire émerger des analyses et des recommandations qui pourront être réunies dans un rapport à l’issue de l’événement. Ces travaux auront notamment vocation à nourrir les réflexions des pouvoirs publics sur l’évolution des cadres réglementaires, des stratégies nationales et des politiques numériques.
Avec le HackerLab, organisé en partenariat avec l’ASIN, nous abordons la question des compétences et de leur valorisation. La compétition permet à des talents de la cybersécurité de se confronter à des problématiques techniques, de démontrer leur savoir-faire et de se rapprocher des entreprises et des institutions susceptibles de leur offrir des perspectives professionnelles.
Cyber Africa Women participe à un objectif plus large : mobiliser toutes les expertises nécessaires à la transformation numérique du continent. L’initiative contribue à renforcer la présence des femmes dans les métiers technologiques, les fonctions de décision et l’entrepreneuriat, tout en valorisant leurs contributions sur des sujets comme l’intelligence artificielle, la cybersécurité ou la transformation des entreprises.
À travers Tech 4 Creative Industries, nous souhaitons élargir le dialogue à des secteurs encore insuffisamment associés aux débats technologiques. La mode, la musique, le cinéma, le sport et les arts sont directement concernés par les transformations liées à l’intelligence artificielle, notamment en matière de création, de propriété intellectuelle, de distribution et de modèles économiques. Ces acteurs produisent aussi des solutions numériques. Il est essentiel que leurs professionnels puissent participer aux discussions et aux décisions qui façonneront l’avenir de leurs activités.
Le CAF CIO/CISO Club répond à un objectif de coopération entre les responsables des systèmes d’information et de la cybersécurité. Il vise à constituer un réseau de décideurs confrontés à des problématiques communes, afin de favoriser le partage d’expériences, de bonnes pratiques et de solutions concrètes. Notre ambition est d’inscrire ces échanges dans la durée, au-delà des éditions du Forum, et de renforcer la collaboration entre les organisations africaines sur les enjeux de sécurité et de gouvernance technologique.
