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Baba Danpullo, le silence d’un empire

Baba Danpullo Baba Danpullo

Baba Danpullo a quitté l’école avant le collège, conduit des camions sur les pistes du Nord-Ouest camerounais, ouvert quelques boutiques dans des marchés où personne ne l’attendait. Un demi-siècle plus tard, plus de 10 000 hectares de plantations de thé, une part de Nexttel, des gratte-ciel à Johannesburg et une fortune évaluée à plus de 900 millions de dollars racontent le parcours d’un homme que Forbes Afrique a désigné première fortune d’Afrique francophone subsaharienne. Sa règle tient en une phrase, qu’il répète volontiers : « Les affaires n’aiment pas le bruit ». Portrait.

Il est né au Cameroun en 1950. Son père venait du Nigeria. À cinq ans, l’enfant est envoyé de l’autre côté de la frontière, à Kano, deuxième ville du géant nigérian, carrefour commercial millénaire du Sahel, cœur battant d’une tradition islamique et marchande qui remonte à des siècles. 

Sa famille paternelle l’accueille pour parfaire son éducation religieuse. Autour de lui, tout parle affaires. Les marchés bourdonnent du matin au soir. On y négocie le cuir, le grain, le bétail, les tissus. On y apprend à jauger un homme d’un regard, à tenir sa parole comme un contrat, à sentir le prix avant même de l’entendre.

L’école formelle, elle, ne le retiendra pas. Baba Danpullo la quitte avant le collège. Les livres n’auront pas raison de ce garçon peul qu’un autre apprentissage a déjà commencé à façonner. À Kano, il apprend ce qui ne se transmet ni en amphithéâtre ni en salle de classe : l’art d’observer, la patience, la mémoire des visages, cette forme de calcul qu’on ne trouve dans aucun manuel. Il repart au Cameroun avec ce bagage-là. Un bagage sans diplôme, mais tranchant comme une lame.

Baba Ahmadou, le volant, les échoppes, et un ministre

Rentré au pays, le jeune Baba Ahmadou fait ce que font ceux qui n’ont ni relations ni capital de départ. Il conduit. Il devient chauffeur de camion, sillonne les routes du Nord-Ouest, transporte ce que d’autres possèdent. Puis il économise. Il ouvre quelques échoppes dans les marchés de la région. Rien ne le distingue encore de milliers de petits commerçants qui, dans les mêmes rues, tentent leur chance sans jamais réussir à s’extraire de la survie.

Dans les années 1970, un homme croise sa route. Youssoufa Daouda, ministre de l’Économie et du Plan, se laisse impressionner par une performance assez particulière. Baba Danpullo avait réussi à mobiliser 4,5 millions de francs CFA en un temps très court. La somme est modeste à l’échelle d’un État, mais ce qu’elle dit du jeune homme est considérable. Il a déjà une capacité à convaincre, à emprunter, à honorer.

Le ministre lui accorde ce qui vaut, dans le Cameroun de l’époque, plus que de l’argent : des licences d’importation de riz et de farine. Un prêt bancaire de 500 millions de francs CFA complète l’attelage. Baba Danpullo entre dans le commerce international par la seule porte que le pays lui ouvre. Il l’emprunte sans se retourner.

À peu près à la même période, l’État privatise la Société des minotiers du Cameroun. Il la rachète au franc symbolique. Personne, autour de la table, ne mesure encore que ce chauffeur de camion vient de poser la première pierre d’un empire.

Ndawara, le vert d’un empire

Baba Danpullo

Ceux qui pensent connaître Baba Danpullo à travers ses affaires internationales ignorent souvent où bat vraiment son cœur. Il bat à Ndawara, sur les hautes terres brumeuses du Nord-Ouest camerounais, dans un paysage de plateaux qui rappelle un peu l’Écosse et pas du tout l’Afrique équatoriale des cartes postales.

C’est là qu’il a bâti sa légende. Sur des terres qu’aucun industriel n’avait cru bon d’exploiter à cette échelle, il fait pousser du thé. Ndawara Highland Tea Estate, associé à Cameroon Tea Estates, forme aujourd’hui l’un des plus vastes ensembles agro-industriels du continent, plus de 10 000 hectares répartis en quatre pôles dans trois régions, une production qui dépasse 8 000 tonnes par an, exportée bien au-delà des frontières camerounaises.

Le patriarche y passe l’essentiel de son temps. Ranch, plantations, air pur. Il vient à Ndawara pour respirer, pour le calme, et parce qu’il y voit clair. « Les affaires n’aiment pas le bruit », a confié l’homme d’affaires camerounais à un média local, avec une simplicité qui résume tout. 

L’homme n’aurait pas construit ce qu’il a construit s’il s’était contenté du thé. Autour du noyau agro-industriel, il a méthodiquement bâti un conglomérat : le Baba Ahmadou Group, holding familiale dont le siège tient à Douala et dont les ramifications s’étirent sur trois continents.

Dans les télécommunications, il détient 30 % de Nexttel, troisième opérateur mobile du Cameroun, lancé en 2014 en partenariat avec le vietnamien Viettel Global Investment (70 %), à travers sa société Bestinver Cameroon. Baba Danpullo préside le Conseil d’administration de Viettel Cameroun SA, la société qui opère sous la marque Nexttel. L’opérateur revendique aujourd’hui 3,6 millions d’abonnés.

Dans les médias, il possède DBS (Danpullo Broadcasting System), chaîne de télévision qui porte ses initiales. Dans le coton, sa Société Mobilière d’Investissement du Cameroun (SMIC) détient 11 % du capital de la Sodecoton, entreprise stratégique du nord du pays. En 2025, l’homme d’affaires avait engagé une procédure de cession de ses parts, estimées à 17 milliards de francs CFA. La présidence de la République a opposé son veto au retrait, obtenant qu’il conserve sa position d’actionnaire de référence.

En Afrique du Sud, il avait délocalisé une part importante de son patrimoine immobilier via Bestinver, et sa signature s’inscrivait sur les façades de Johannesburg. Le Marble Towers, gratte-ciel de 32 étages devenu l’une des adresses iconiques de la ville, lui appartenait. 

Des centres commerciaux (Princess Crossing en banlieue de Johannesburg, Moffet on Main et Kings Court à Port Elizabeth, aujourd’hui rebaptisée Gqeberha) complétaient ce portefeuille. Ce patrimoine a été liquidé judiciairement en 2020 et 2021 par la First National Bank, à la suite d’un litige bancaire qu’il continue de contester devant les juridictions camerounaises et sud-africaines. En 2015, Forbes Afrique le classe homme le plus riche d’Afrique francophone subsaharienne. Le camionneur silencieux ne peut plus se cacher.

La tempête sud-africaine pour Baba Danpullo

Baba Danpullo

Aucun empire ne traverse le temps sans épreuve. La sienne s’ouvre en 2020, sur le sol qu’il croyait le mieux maîtriser. Bestinver Company South Africa avait contracté auprès de la First National Bank un crédit de 22 milliards de francs CFA, assorti d’un apport personnel de 2 milliards, avec un délai de remboursement de dix ans. La pandémie de Covid-19 change tout. Ses centres commerciaux se vident, les loyers ne rentrent plus, les liquidités s’assèchent.

Selon son entourage, la banque résilie unilatéralement le contrat sous le prétexte d’une échéance non honorée, et exige le remboursement immédiat et intégral du crédit. Ses actifs sont placés en liquidation. Les biens, dit-il, sont bradés au quart de leur valeur. 

Le milliardaire dénonce une spoliation, riposte devant les tribunaux camerounais, obtient des saisies conservatoires sur des actifs d’entreprises sud-africaines opérant au Cameroun, dont MTN et Chococam. La bataille judiciaire, toujours ouverte, oppose désormais deux places économiques africaines à travers un seul homme.

À plus de 75 ans, l’homme n’en a pas fini avec les grands paris. En juillet 2026, la presse révèle son nouveau chantier, Danpullo Air Line, une compagnie aérienne privée destinée à relier les dix régions du Cameroun avant de s’étendre à la CEMAC. Le projet, évalué à 500 milliards de francs CFA, soit près de 92 % de la fortune que lui attribue Forbes Afrique, inclut la construction de deux aéroports privés à Yaoundé et à Douala. 

Le montage financier associe fonds propres, investisseurs indépendants et banques américaines et européennes. Les premiers travaux sont attendus pour septembre 2026, la mise en service commerciale à l’horizon 2030. Là où la compagnie nationale Camair-Co peine à retrouver une trajectoire durable, un milliardaire privé promet de bâtir depuis la terre le ciel de son propre pays.

Père de huit enfants qui travaillent presque tous dans les entreprises du groupe, Baba Danpullo emploie environ 10 000 personnes à travers ses activités. Son association Sodelco construit des écoles, soutient des ranchs, installe des centres de santé dans les zones rurales défavorisées. La philanthropie discrète ressemble à l’homme.

À une époque où les hommes d’affaires africains cherchent volontiers la lumière, il fait exactement l’inverse. Il fuit les projecteurs. Refuse presque toutes les interviews. Ne s’affiche jamais dans les couloirs du pouvoir, hormis un don remarqué de 100 millions de francs CFA au parti au pouvoir en 2009.

L’enfant de Kano n’a jamais eu besoin d’un diplôme pour comprendre l’économie. Il lui a suffi d’une règle, apprise sur les marchés de son enfance et jamais démentie depuis. Sa succession, elle, décidera si l’empire peut survivre à l’homme.

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