Fils d’un tailleur de Yopougon, élève du prestigieux lycée Mermoz qui rentrait parfois les soirs à pied jusqu’à Wassakara, étudiant précaire à Toulouse. Youssouf Carius a fondé Pulsar Partners à 30 ans, l’un des rares fonds d’investissement ivoiriens qui opèrent selon les standards internationaux de gouvernance. Entre les deux, une décennie de petits boulots, de conseil aux géants mondiaux, et un retour au pays assumé. Portrait.
Yopougon. Quartier de Wassakara. Là où Abidjan se lève tôt, mange simple, et apprend vite que rien ne tombe du ciel. C’est là que grandit Youssouf Carius. Son père est tailleur. Sa mère, femme au foyer. Les fins de mois sont serrées, les coupures de courant fréquentes, les repas parfois partagés avec les voisins faute de mieux. Rien, dans ce décor, ne préfigure une carrière dans la haute finance.
Mais l’éducation est, pour ses parents, une ligne rouge qu’on ne franchit pas. Peu importe le prix. Peu importe les sacrifices. Grâce à l’aide d’un oncle, Youssouf intègre le lycée Mermoz, établissement français de référence à Abidjan, fréquenté par les enfants des expatriés et des familles aisées de Cocody.
Youssouf Carius lui fait le trajet inverse, chaque soir, depuis les salles de classe climatisées jusqu’aux rues animées de Wassakara. Bus, bateau-bus, gares bondées, un périple qu’il décompose inlassablement, la tête pleine de cours et les pieds sur le bitume chaud d’Abidjan. Il obtient son baccalauréat à 17 ans et s’envole pour la France.
La France, pour Youssouf Carius, n’est pas un eldorado, mais un chantier. Sans argent de famille pour subvenir à ses besoins, il cumule les petits boulots pour payer son loyer et ses repas. Pas de retour à Abidjan pendant toute la durée de ses études… il n’en a pas les moyens. Des années de solitude, d’économies calculées au centime, loin des siens.
BearingPoint, Accenture, les années de formation en accéléré
Dans le même temps, il prépare un Master en mathématiques, statistiques et économétrie à la Toulouse School of Economics, l’une des grandes écoles d’économie françaises reconnues pour la rigueur de sa formation quantitative. Il obtient son diplôme en 2008 avec une spécialisation en statistiques et économétrie. Il en sort diplômé en 2008 avec une spécialisation en statistiques et économétrie.
Cette formation, il ne l’a pas choisie par défaut. Les chiffres, les modèles, les structures, c’est le langage dans lequel il pense. Et ce langage va lui ouvrir des portes que peu d’Ivoiriens de sa génération ont franchies.
À 21 ans, Youssouf Carius effectue un stage d’ingénierie en intelligence artificielle chez BearingPoint, géant du conseil américain, où il développe des algorithmes de détection automatique de règles optimisées. En 2008, il entre véritablement dans la vie professionnelle chez Soft Computing, entreprise informatique parisienne, comme consultant en statistiques. Il y construit des modèles de prospection pour des clients de l’envergure de Google Adwords.
Sept mois plus tard, il rejoint IRI (Information Resources Inc), une société d’analyse de données et d’études de marché, comme chef de projet. Il y gère des projets de business intelligence pour de grands comptes de la distribution. Puis vient Accenture, le cabinet de conseil mondial, où il travaille deux ans sur des projets de grande envergure pour des clients comme Sanofi, Coca-Cola ou la Société Générale.
En quelques années, il a traversé l’écosystème du Conseil européen de bout en bout. Il comprend comment les grandes entreprises prennent leurs décisions d’investissement. Il comprend les données, les risques, les structures de gouvernance. Et il comprend surtout ce qui manque sur le continent africain : des outils financiers adaptés, gérés avec les mêmes standards que ceux qu’il applique chaque jour pour des multinationales occidentales.
Youssouf Carius, le retour, Bloomfield, et la décision

En 2013, Youssouf Carius fait le choix de rentrer en Côte d’Ivoire. Pas par nécessité. Il choisit une autre voie alors qu’il reçoit des propositions d’entreprises prestigieuses en Europe. L’Abidjan qui l’accueille est une ville en reconstruction rapide, portée par une croissance forte après des années de crise. Les opportunités sont réelles. Les structures pour les capter, insuffisantes.
Il rejoint Bloomfield Investment Corporation, l’agence de notation panafricaine fondée par Stanislas Zézé. Il y prend la direction du département d’analyse économique et devient chef économiste. En janvier 2016, à 29 ans, il est nommé vice-président de l’institution. Une ascension rapide, dans une maison qui compte parmi les rares agences de notation africaines indépendantes. Mais l’objectif n’a pas changé depuis Wassakara. Il veut créer, pas gérer ni conseiller. Mais créer.
Avril 2016. À 30 ans, Youssouf Carius quitte Bloomfield et fonde Pulsar Partners avec son épouse, qui est aussi, selon ses propres mots, son pilier de vie. L’ambition est de construire une passerelle entre des investisseurs désireux de profiter des rendements africains et des opportunités d’investissement à fort potentiel sur le continent.
La société opère via deux véhicules distincts. Pulsar Capital Investment est un fonds dédié aux opportunités immobilières (résidentiel, bureaux, entrepôts) avec des maturités courtes et des profils de rendement positionnés au-dessus des benchmarks du marché. Korlink, la deuxième structure, opère directement dans l’immobilier et la construction. L’ensemble est géré selon des standards internationaux de gouvernance : comité d’investissement, conseil d’administration, charte d’investisseur publiée.
Youssouf Carius n’a jamais pris ses distances avec son quartier d’origine. Il y reste attaché, pas comme une carte de visite de self-made man, mais comme une boussole. La rigueur, l’humilité, la capacité à traverser l’adversité sans perdre le cap. Il les attribue directement à ces années entre les rues de Wassakara et les salles de cours de Mermoz.
Son épouse a fondé l’association Les Petites Mains, qui permet à des enfants défavorisés d’accéder à des repas équilibrés. Un engagement qui dit, lui aussi, quelque chose sur les valeurs qui structurent cet homme au-delà des tableaux Excel et des comités d’investissement.
L’enjeu, pour Pulsar Partners, dépasse le rendement financier. Dans une Afrique où l’épargne des ménages ne trouve pas facilement des canaux d’investissement structurés, et où les projets immobiliers peinent à se financer avant leur commercialisation, l’existence même d’un fonds local géré aux standards internationaux est un acte économique.
L’enfant de Wassakara l’a compris à 17 ans, dans un bus bondé entre Cocody et Yopougon. Il le prouve chaque jour depuis Abidjan.
