Entre 2021 et 2025, 44 tonnes d’or ont quitté le Cameroun à destination de Dubaï sans passer par les exportations officielles, pour une valeur évaluée à 3,4 milliards de dollars, soit près de 1 914 milliards FCFA. Sur la même période, les autorités camerounaises n’ont officiellement déclaré que 148 kilogrammes exportés. Ces chiffres, rendus publics le 25 mai 2026 par le directeur général de la Sonamines, confirment l’ampleur d’un trafic d’or au Cameroun documenté depuis des années et qui continue de s’aggraver.
La Société nationale des mines du Cameroun (Sonamines) a compilé les données transmises par les autorités émiraties et les a confrontées aux statistiques officielles camerounaises. L’écart est sans appel. Le rapport 2023 de l’ITIE révèle que 953 kilogrammes d’or ont été officiellement produits au Cameroun, mais que seulement 22,3 kilogrammes ont fait l’objet d’une exportation légale. Plus de 930 kilogrammes de métal précieux se sont ainsi évaporés en douze mois.
Sur la durée, le phénomène atteint des proportions bien plus importantes. Plus de 72 000 kilogrammes d’or ont été exportés illégalement du Cameroun. En face, les registres officiels affichent à peine 200 kilogrammes légalement déclarés. Le circuit informel a englouti environ 3 100 milliards de FCFA. La contrebande vers Dubaï seule a fait perdre près de 2 000 milliards de FCFA à l’État en l’espace de cinq ans, selon les pointages de la Sonamines.
L’année 2025 montre l’ampleur du fossé : le Cameroun n’a officiellement exporté aucun gramme d’or cette année-là, tandis que les compilations disponibles font état de 8,4 tonnes réceptionnées à Dubaï en provenance du pays. Pour 2024, les exportations officiellement déclarées s’élevaient à 3,8 kilogrammes, quand les statistiques émiraties indiquent 12,2 tonnes reçues du Cameroun.
L’État camerounais perdrait chaque année l’équivalent de 164 milliards de FCFA en recettes fiscales non perçues du fait de l’exploitation et de l’exportation clandestines de l’or. L’ITIE évalue les pertes fiscales potentielles pour la seule année 2023 à environ 165 milliards de FCFA.
Face à cette hémorragie, le Secrétaire général de la Présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, a personnellement instruit une commission d’enquête mixte. L’objectif vise à identifier les collecteurs illégaux, les compagnies minières qui sous-déclarent leur production, ainsi que les agents publics qui facilitent ce trafic contre rémunération.
Le trafic d’or au cameroun et la porte Dubaï
Le rôle de Dubaï dans ce circuit n’est pas une coïncidence. Dubaï est identifié comme un lieu de blanchiment de l’or extrait de manière artisanale, en particulier dans les régions d’Afrique centrale et de l’Est sujettes aux conflits. Des pratiques commerciales opaques et des failles dans la réglementation permettent à cet or blanchi d’entrer massivement sur les marchés mondiaux. Le GAFI avait d’ailleurs placé les Émirats arabes unis sur sa liste grise en 2022, pointant des failles majeures dans la lutte contre le blanchiment et le financement illicite. Les Émirats en ont été retirés en février 2024 après des réformes.
Entre 321 et 474 tonnes d’or africain échappent chaque année aux radars officiels, nourrissant une économie grise estimée entre 24 et 35 milliards de dollars. Le Cameroun n’est pas un cas isolé : le phénomène traverse toute l’Afrique subsaharienne, du Sahel à l’Afrique centrale, avec Dubaï comme destination principale.
Sur le terrain camerounais, le trafic d’or repose sur un écosystème bien établi. Environ 200 entreprises opèrent de manière totalement illicite dans l’exploitation artisanale ou semi-mécanisée au sein des régions de l’Est et de l’Adamaoua. 95 % de ces entreprises clandestines sont étrangères : chinoises, américaines, canadiennes et soudanaises notamment. Elles extraient la richesse nationale hors de tout cadre légal et sans verser le moindre franc de taxe à l’État.
Le directeur général de la Sonamines a lui-même pointé les facteurs structurels qui alimentent le trafic. La mise en lumière d’un écart spectaculaire entre les volumes d’or officiellement exportés et ceux enregistrés à l’étranger a ravivé les débats sur la contrebande aurifère et l’efficacité des mécanismes de contrôle de l’État. Selon lui, la fiscalité et les lenteurs administratives figurent parmi les facteurs qui poussent les opérateurs vers les circuits illicites.
Quand le trafic d’or du Cameroun appauvrit les populations
La dimension financière du trafic d’or camerounais masque une réalité humaine et sociale. L’exploitation illégale freine structurellement la croissance et le développement économique du Cameroun. Les orpailleurs locaux ne sont qu’une main-d’œuvre précarisée, subissant une forte asymétrie d’information sur la valeur réelle de l’or qu’ils extraient. La richesse est captée et expatriée plutôt que redistribuée.
Chaque milliard de FCFA qui part clandestinement vers Dubaï est un milliard qui n’alimente pas le budget de l’État, ne finance pas les infrastructures de la région de l’Est : la principale zone aurifère du pays, et ne bénéficie pas aux communautés locales qui vivent à proximité des sites d’extraction. La région de l’Est est l’une des moins développées du Cameroun, malgré ses sous-sols parmi les plus riches.
Les réponses institutionnelles existent, mais peinent à produire des effets à la hauteur de l’ampleur du phénomène. La loi de finances 2026 a instauré un nouveau régime minier. La Sonamines devient le seul acheteur autorisé de l’or produit sur le territoire national, et la Caisse des Dépôts et Consignations est désignée comme gardienne du métal précieux, avec pour objectif de constituer un stock d’or stratégique national.
La traçabilité ne produit d’effets que lorsque l’État lui associe des moyens financiers, technologiques et coercitifs suffisants. Là où les institutions restent sous-dotées ou s’appuient sur des déclarations volontaires, les écarts statistiques persistent et les pertes fiscales restent invisibles dans les budgets nationaux. C’est précisément l’impasse dans laquelle se trouve le Cameroun depuis plus d’une décennie, malgré des alertes répétées d’Interpol, de l’ITIE et de la Sonamines elle-même : des outils juridiques existent, mais le bras armé de l’État reste insuffisamment doté pour les faire respecter sur l’ensemble d’un territoire minier aussi vaste et aussi convoité.