La dépendance pétrolière du Nigeria se chiffre désormais en milliards. Le pays a dépensé 1,1 milliard de livres sterling, soit environ 1,48 milliard de dollars en importations de carburant raffiné au Royaume-Uni sur l’ensemble de l’année 2025. Ces données, publiées par le département britannique du Commerce et de l’Investissement, révèlent le paradoxe d’un premier producteur de pétrole brut en Afrique qui exporte sa richesse brute pour la racheter transformée, à prix fort, chez ses partenaires commerciaux. La raffinerie Dangote, désormais à pleine capacité, est la principale variable susceptible de corriger cette anomalie structurelle.
Le Nigeria a importé pour 1,1 milliard de livres sterling de produits pétroliers raffinés en provenance du Royaume-Uni sur les douze mois de 2025, selon le Trade and Investment Factsheet du UK Department for Business and Trade. Le pétrole raffiné a représenté 60,5 % de l’ensemble des biens exportés par le Royaume-Uni vers le Nigeria, avec une progression annuelle de 9,4 %.
La valeur de ces exportations de pétrole raffiné éclipse toutes les autres catégories de biens britanniques. Les produits d’hygiène arrivent en deuxième position avec 70,2 millions de livres, suivis des textiles à 45,7 millions, des machines industrielles à 42,2 millions et des boissons et tabacs à 34,6 millions de livres. Le carburant raffiné seul a généré plus de revenus pour le Royaume-Uni que les quatre catégories suivantes réunies.
Le commerce total en biens et services entre les deux pays a atteint 7,6 milliards de livres sterling en 2025, en hausse de 10,8 % par rapport à 2024. Les exportations britanniques vers le Nigeria se sont élevées à 5,5 milliards de livres, tandis que les importations depuis le Nigeria ont atteint 2,1 milliards de livres, dégageant un excédent commercial britannique de 3,3 milliards de livres.
La relation commerciale est doublement asymétrique. Le Royaume-Uni a acheté 719,2 millions de livres de pétrole brut nigérian, soit près de la moitié des biens importés depuis le Nigeria, ainsi que 514,3 millions de livres de produits pétroliers raffinés et 167,8 millions de livres de gaz. En pratique, le Nigeria vend son brut au Royaume-Uni et lui rachète du carburant transformé, la valeur ajoutée restant entièrement à l’étranger.
La dépendance pétrolière du Nigeria, un paradoxe structurel documenté
Malgré son rôle d’exportateur de pétrole brut, le Nigeria importait entre 90 % et 95 % de ses besoins en carburants, en raison d’une incapacité à entretenir ses quatre raffineries publiques, aujourd’hui à l’arrêt pour la plupart. Ce déficit de raffinage a alimenté pendant des décennies une dépendance aux importations payées en devises étrangères, aggravant la pression sur le naira et le pouvoir d’achat des ménages.
Malgré son statut de premier producteur africain de pétrole brut, le Nigeria a importé environ 69 % de l’essence qu’il a consommée entre août 2024 et octobre 2025, selon des données de la NMDPRA citées par la presse nigériane.
La dépendance pétrolière du Nigeria n’est pas seulement une anomalie nationale. L’Afrique produit environ sept (7) millions de barils de pétrole brut par jour, mais ne raffine localement que 40 % des 4,3 millions de barils de produits pétroliers qu’elle consomme quotidiennement. Dangote estime à 90 milliards de dollars par an les pertes subies par l’Afrique en raison de sa dépendance aux importations de carburants raffinés.
Le problème d’approvisionnement en brut local complique encore davantage la sortie de cette dépendance. Une part importante de la production nigériane, estimée à environ 1,5 million de barils par jour, est déjà engagée dans le remboursement de prêts adossés au pétrole et de contrats de pré-exportation conclus par la NNPC avec des majors pétrolières, des banques et des négociants internationaux. Près de 400 000 barils par jour seraient ainsi absorbés par ces engagements financiers.
La suppression des subventions sur les carburants, décidée en 2023, a déjà provoqué une flambée des prix à la pompe. « Nous ne pouvons plus continuer à exporter notre richesse brute pour ensuite importer des produits raffinés à prix fort », a déclaré le ministre du Pétrole lors d’une conférence de presse à Abuja. « Cette réforme est une question de souveraineté économique. »
La raffinerie Dangote face à la dépendance du pétrole du Nigéria
La raffinerie Dangote, implantée dans la zone franche de Lekki à Lagos, a officiellement atteint sa capacité nominale de 650 000 barils de pétrole brut par jour le 11 février 2026, après l’optimisation de l’unité de distillation de brut et du bloc de production d’essence. Ce jalon est qualifié de première mondiale pour une raffinerie à train unique de cette envergure.
Les analystes considèrent ce projet comme transformateur pour le Nigeria : il est capable de générer jusqu’à 10 milliards de dollars d’économies annuelles en devises, de créer des milliers d’emplois, de renforcer le naira et d’améliorer la sécurité énergétique régionale. La réduction des importations devrait stabiliser l’approvisionnement en carburants, limiter la volatilité des prix et mettre fin aux pénuries récurrentes.
Mais la réalité opérationnelle tempère cet optimisme. Le directeur général de la raffinerie Dangote a indiqué que l’entreprise ne parvient à obtenir qu’environ cinq cargaisons de brut par mois sur le marché local, alors qu’elle en nécessite entre 13 et 15 pour fonctionner à plein régime. Le reste doit être importé à des prix renchéris par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient.
Sur le plan judiciaire, le conflit entre Dangote et le régulateur du secteur en aval (NMDPRA) fragilise la transition. En mai 2026, les importateurs vendent leur essence importée entre 1 285 et 1 295 nairas le litre, une guerre des prix qui s’est ouverte depuis que la raffinerie de Lekki est montée en puissance, avec les consommateurs nigérians comme enjeux directs.
Fin octobre 2025, le gouvernement a imposé une taxe de 15 % sur les importations d’essence et de diesel pour protéger les investissements dans le raffinage domestique. Aliko Dangote a par ailleurs annoncé son intention de porter la capacité de sa raffinerie de 650 000 barils par jour à 1,4 million d’ici 2028, ce qui permettrait de couvrir non seulement la demande intérieure en carburant mais aussi de traiter la quasi-totalité du pétrole produit au Nigeria.
La facture de 1,1 milliard de livres payée au Royaume-Uni en 2025 mesure concrètement le coût de la dépendance pétrolière du Nigeria. Si la raffinerie Dangote parvient à s’approvisionner régulièrement en brut local et à maintenir sa production à plein régime, les données 2026 et 2027 devraient refléter une réduction sensible de cette facture et avec elle, une part de souveraineté économique récupérée.