Actrice, réalisatrice, auteure et militante, Aïssa Maïga occupe une place singulière dans le paysage culturel africain et européen. Née à Dakar d’un père malien et d’une mère sénégalaise, elle a construit en France une carrière au sommet en refusant les cases que l’industrie lui assignait. Portrait.
Aïssa Maïga est née le 25 mai 1975 à Dakar. Son père, Mohamed Maïga, était un journaliste malien reconnu et proche du président burkinabé Thomas Sankara. Il disparaît à 33 ans dans des circonstances troubles. Aïssa a neuf ans. Cette perte précoce d’un père intellectuel et engagé structure un parcours qui ne ressemblera à aucun autre. Elle s’installe avec sa famille en France à l’âge de quatre ans, et trouve sa vocation d’actrice à dix-sept ans, au lycée, en entrant dans le monde du théâtre. Elle fréquente le lycée Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris. Elle côtoie différentes cultures : éducation musulmane, catholique et laïque, école coranique au Mali avec sa grand-mère.
Cette triple appartenance forge un regard que ni la France ni l’Afrique ne peuvent totalement revendiquer, et que le cinéma mettra du temps à savoir quoi en faire. En 1997, Aïssa Maïga obtient son premier rôle sur grand écran sous la direction de Denis Amar dans Saraka Bo. Les années suivantes s’enchaînent en petites touches : télévision, seconds rôles, présences remarquées. Elle perce sous le regard de Claude Berri dans L’Un reste, l’autre part (2005), et prête ses traits à la petite amie de Romain Duris dans la comédie Les Poupées russes, de Cédric Klapisch, gros succès en salle.
C’est Michael Haneke qui lui ouvre une première porte vers la reconnaissance internationale, dans Caché. Puis vient la rencontre avec Abderrahmane Sissako. En 2007, elle décroche sa première nomination aux Césars en tant que meilleur espoir féminin, grâce à son interprétation dans Bamako du réalisateur malien. Le film est présenté à Cannes. Aïssa Maïga y joue une femme qui porte plainte contre les institutions financières mondiales pour leurs politiques en Afrique. Le rôle est déjà un programme.
Elle tourne ensuite sous la houlette de Michel Gondry dans L’Écume des jours (2013), aux côtés d’Audrey Tautou et Romain Duris. Sa filmographie s’étoffe sur deux décennies, entre cinéma d’auteur européen et comédies populaires françaises. Elle joue, elle est vue, elle est reconnue. Mais quelque chose la retient.
Aïssa Maïga, le livre qui a bousculé l’industrie

En 2018, Aïssa Maïga prend une décision qui change la nature de sa présence publique. Elle propose à seize actrices d’écrire ensemble un livre sur les stéréotypes, le racisme et la diversité dans le cinéma français. Le résultat, Noire n’est pas mon métier, est édité au Seuil.Le jour de sa sortie, les seize auteures montent ensemble les marches du Festival de Cannes, le poing levé.
Le geste est précis, documenté et collectif. Pas un coup d’éclat individuel, une démonstration de force organisée. Aïssa Maïga explique la démarche ainsi : « Nous avions envie de parler à la France, de dire que nous sommes là, que nous existons, et que nous avons besoin d’être des modèles. Pas simplement des rôles de noires, mais des rôles de comédienne, d’actrice. »
Lors de la cérémonie des Césars 2020, elle fait un plaidoyer remarqué pour plus de diversité dans le cinéma français. Elle déclare ne jamais pouvoir s’empêcher de compter le nombre de non-blancs dans les salles professionnelles, et n’avoir jamais pu en comptabiliser plus que sur les doigts d’une main. La séquence fait le tour du monde. Elle met l’industrie face à ses propres chiffres.
Aïssa Maïga ne s’arrête pas à la dénonciation. Elle passe à la réalisation. Marcher sur l’eau est tourné dans le nord du Niger entre 2018 et 2020. Le film raconte l’histoire du village de Tatiste, qui se bat pour avoir accès à l’eau face au réchauffement climatique. Chaque jour, Houlaye, quatorze ans, marche des kilomètres pour puiser l’eau, une tâche qui l’empêche d’être assidue à l’école.
Le documentaire est présenté à Cannes dans la section spéciale « Cinéma pour le climat » et remporte l’Étalon d’argent du documentaire au Fespaco. À la suite du film et de la visibilité donnée à leur quotidien, l’ONG avec laquelle l’équipe a travaillé a construit le forage avec l’appui du gouvernement du Niger. Un documentaire qui produit des effets concrets, sur le terrain.
Elle précise sa position sur l’Afrique et le climat : le Niger n’est pas un pays pollueur, son empreinte carbone est basse. Simplement, c’est une région proche du Sahara où le réchauffement climatique est plus rapide que sous d’autres latitudes. Le propos n’est pas sentimental. Il est politique.
Au Festival de Cannes 2025, Aïssa Maïga est au casting de Promis le ciel, le troisième film de la réalisatrice Erige Sehiri, présenté en sélection officielle. Elle y incarne un personnage qui allie grande force et profonde vulnérabilité, dans un film sur des migrants ivoiriens en Tunisie. Un rôle inédit pour elle, qui continue de chercher ce que le cinéma ne lui a pas encore donné.
Elle est membre du Collectif 50/50 et du Club XXIe siècle, une association dont l’objectif est la promotion positive de la diversité et de l’égalité des chances. Ses engagements ne sont pas des postures : ils s’accumulent, se documentent, se prolongent dans des films, des livres, des tribunes.
Aïssa Maïga n’est pas seulement une actrice talentueuse installée en France. Elle est la preuve que les talents africains formés en Europe peuvent choisir de se retourner vers le continent, non pour y trouver des décors pittoresques, mais pour y poser des questions que personne d’autre ne pose avec autant de précision.
Son travail sur l’accès à l’eau au Niger, son combat pour la représentation au cinéma, sa carrière entre Paris, Cannes et Ouagadougou : tout cela dit une seule chose. Il est possible d’être d’ici et de là-bas, de jouer dans les grandes productions européennes et de filmer la sécheresse dans l’Azawak. Pas comme deux vies parallèles. Comme une seule trajectoire cohérente. Ce qu’elle fait maintenant avec cette cohérence sera l’une des questions importantes de la prochaine décennie culturelle africaine.
