Né à Londres de parents nigérians, auteur de huit ans d’échecs commerciaux en série, Jason Njoku a lancé iROKO TV en 2011 avec l’idée de faire payer des abonnements pour regarder Nollywood. Il a levé 40 millions de dollars, vendu ROK Studios à Canal+ pour 25 millions, et dépensé 100 millions de dollars avant de fermer la plateforme en 2025. Portrait.
En 2009, Jason Njoku retourne vivre chez sa mère à Deptford, dans le sud de Londres. Il a 29 ans, un diplôme de chimie de l’Université de Manchester, huit ans de tentatives entrepreneuriales avortées derrière lui, et plus d’argent pour payer un loyer. Ce soir-là, il observe sa mère devant la télévision. Elle ne regarde plus les séries britanniques. Elle regarde des films nigérians achetés sur des DVD de contrebande. Et quelque chose clique.
Jason Chukwuma Njoku naît le 11 décembre 1980 à Deptford, dans le sud-est de Londres, de parents nigérians originaires de l’État d’Imo. Il grandit avec quatre frères et sœurs, élevés par leur mère seule, en travaillant à plein temps. Son enfance est celle d’un enfant de la diaspora pris entre deux mondes. À 12 ans, il retourne au Nigeria pendant trois ans, avant de revenir à Londres à 15 ans pour terminer ses études.
Ce va-et-vient entre l’Angleterre et le Nigeria forge en lui une compréhension instinctive des deux environnements et de ce qui manque à chacun pour comprendre l’autre. Il intègre l’Université de Manchester, où il étudie la chimie et obtient son diplôme en 2005. La chimie l’ennuie. Ce qui l’anime, c’est autre chose.
Jason Njoku : huit ans d’échecs avant le déclic

Ce qui distingue Jason Njoku de beaucoup d’entrepreneurs de sa génération, c’est la durée de son apprentissage par l’échec. Pendant ses études à Manchester, il organise des nuits en boîte de nuit pour financer sa vie étudiante. Il distribue des flyers jusqu’à 3h du matin. Parfois la salle est pleine. Parfois il est seul avec deux amis et le staff du bar.
Après l’université, il multiplie les tentatives : sites web, petites entreprises, projets en tout genre. Aucun ne décolle. Pendant huit ans après sa sortie de l’université, Njoku accumule les échecs, jusqu’à n’avoir d’autre choix que de retourner vivre chez sa mère à Londres. C’est là, à 29 ans, dans le salon maternel de Deptford, que l’idée arrive enfin.
La genèse d’iROKO, c’est l’observation d’un changement dans les habitudes de sa mère. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté la maison, il voit comment elle consomme les contenus. Elle est passée des films occidentaux aux films africains. Elle et ses proches avaient du mal à se procurer les films de la florissante industrie cinématographique nigériane.
Il comprend quelque chose de simple et de radical à la fois : Nollywood est la deuxième industrie cinématographique mondiale en volume de production, mais ses spectateurs naturels, la diaspora africaine éparpillée à travers le monde, ne peuvent y accéder que via des DVD de contrebande vendus dans des épiceries.
Il prend un billet pour Lagos. Il rencontre des producteurs, des distributeurs, des ayants droit. Il obtient les licences nécessaires pour distribuer les films en ligne et crée iROKO TV avec son ami d’université Bastian Gotter.La plateforme est lancée en 2011.
Le monde des capital-risqueurs américains découvre iROKO et y voit une thèse simple : Netflix pour l’Afrique. Jason Njoku lève plus de 40 millions de dollars auprès d’investisseurs internationaux dont Tiger Global, Kinnevik, RISE Capital et Canal+. C’est le même Tiger Global qui avait investi tôt dans Netflix. La comparaison fait briller les yeux. Elle brouille aussi la vision.
ROK Studios, la vraie réussite de l’empire

En 2013, sa femme Mary Njoku fonde ROK Studios, la branche production du groupe. En six ans, ROK produit plus de 500 films et 25 séries originales, avec des chaînes sur DStv, GOtv et Sky UK. C’est lean, efficace, africain dans l’âme.
En juillet 2019, Canal+ rachète ROK Studios pour 25 millions de dollars — que Jason Njoku décrit lui-même comme « la plus grande transaction médiatique de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest ». Mary Njoku reste directrice générale de la structure. Le vrai talent du groupe, c’est elle et c’est lui qui le reconnaît sans ambages.
Le marché nigérian du streaming ne décolle jamais vraiment. Le naira volatil, les infrastructures broadband défaillantes, la faible propension à payer pour du contenu numérique et la concurrence frontale de Netflix, Amazon Prime, Showmax et Iflix épuisent les ressources du groupe.
En 2023, iROKO accepte qu’il n’existe pas de marché pour les services premium payants au Nigeria et sort discrètement du marché local.En juin 2025, Jason Njoku annonce officiellement la fermeture de la plateforme.
Son post-mortem est d’une franchise désarmante. « En rétrospective, le streaming n’était pas le bon modèle pour Nollywood au Nigeria. Le contenu, les chaînes et la distribution : voilà ce qui fonctionnait », écrit Pulse Nigeria. Et d’ajouter : « Trop lever des fonds déforme votre sens de l’urgence et du réalisme. »
Ce que Jason Njoku laisse derrière lui n’est pas l’histoire d’un échec. C’est celle du premier homme à avoir cru que Nollywood méritait une infrastructure mondiale — et à avoir eu suffisamment raison pour que Canal+, Netflix et Amazon viennent tous chercher ce qu’il avait déjà compris en 2009, dans un salon de Deptford.
